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Le masque M2

A) La genèse.

Vers la fin de l’année 1915, la tactique d’utilisation de l’arme chimique annonce un revirement. Depuis le début de la guerre, toutes les tentatives de percée ont échoué et les espoirs allemands de briser le front en utilisant les gaz de combat ont été balayés. Les opérations offensives allemandes de l’été 1915, menées en introduisant et en employant massivement de nouvelles substances toxiques, puis les vagues gazeuses de la fin du mois d’octobre en Champagne, semblaient avoir démontré aux militaires allemands, l’inaptitude de ces nouvelles armes pour obtenir un puissant avantage sur l’adversaire. A cette époque, chez chaque belligérant, on constate alors qu’obtenir la rupture du front par un assaut, aussi fulgurant soit-il, est fort peu probable. Pour briser le front, on imagine un nouveau concept offensif : ‘’user’’ l’ennemi, le ‘’grignoter’’, pour reprendre un terme alors fréquemment utilisé. C’est donc une nouvelle forme de combat qui se prépare, dans laquelle il ne s’agit plus uniquement de neutraliser l’adversaire, mais plutôt de le tuer, de l’affaiblir physiquement et moralement, de briser sa confiance et de lui infliger un maximum de pertes. La guerre d’usure allait naître de l’échec des tentatives de percée de l’année 1915, et les agressifs chimiques allaient devenir un puisant vecteur dans cette nouvelle guerre. A l’inverse des combats d’infanterie du début du conflit, la guerre de matériel, opposant des masses d’artillerie de plus en plus colossales, devait s’imposer. Ernst Junger, dans son ouvrage ''Orages d’acier'', écrit : « Nous entrions désormais en quelque sorte dans une guerre nouvelle. Ce que nous avions connu jusqu'à présent, sans d’ailleurs le savoir, c’était la tentative de gagner la guerre par des batailles rangées d’ancien style et l’enlisement de cette tentative dans la guerre de position. Maintenant, c’était la bataille de matériel qui nous attendait, avec son déploiement de moyens titanesques ».

A la fin de l’année 1915, le rapport des forces, tant matérielles que militaires, avantage incontestablement l’Allemagne, si bien qu’après son immobilité relative sur le front Ouest durant l’année 1915, on pouvait s’attendre à une offensive massive durant l’année 1916, et les gaz y auraient certainement une place de choix. Dans ce contexte délicat, l’I.E.E.C. recherche toujours un moyen de protection plus efficace, qui pourrait remplacer le tampon TN, conçu dans l’urgence, en à peine un mois. Il faudra attendre que celui-ci soit distribué en masse, pour se rendre compte que, si sa protection chimique est satisfaisante, son mode de fixation est constamment rejeté par ses utilisateurs.

En septembre 1915, les Allemands introduisent un nouveau masque à gaz, doté d’une cartouche filtrante interchangeable. C’est un masque complet, réunissant la protection des yeux à celle des voies respiratoires, constitué d’une fine enveloppe de toile caoutchoutée. L’adhérence sur le visage est obtenue par un double élastique entourant la tête. A la hauteur des yeux se trouvent deux oculaires en acétylcellulose, entourés d’un anneau de métal, ligaturé par un fil de coton sur l’enveloppe. Sous le menton est fixé, d’une manière analogue, un plateau qui reçoit la cartouche filtrante, fixée par emboîtement et rotation d’un quart de tour. La neutralisation des substances toxiques est obtenue, à la fois par un procédé chimique grâce à la présence de carbonate et d’hyposulfite de soude, et à la fois par un procédé absorbant, constitué de charbon actif aggloméré avec des fragments de ponce très poreuse. Ce masque paru remarquablement élaboré et particulièrement ingénieux. Il semblait être la solution la plus rationnelle pour la conception d’un appareil complet, sur laquelle, en France, les membres de la Commission butaient. Lebeau va rapidement mener des recherches dans le but de concevoir un appareil inspiré du modèle allemand, mais exempt de ses défauts. Car la cartouche du masque est loin d’être un modèle d’efficacité. Elle assure une protection contre le chlore assez médiocre, de l’ordre d’une heure dans une concentration de 1,6g/m3. Surtout, l’ensemble des autres agressifs ne sont pratiquement pas arrêtés, ou perce carrément l’enveloppe caoutchoutée constituant le masque.

La séparation de la protection des voies respiratoires (réalisée par le tampon) de celle des yeux, apparaît maintenant inutile et même préjudiciable, car la rapidité de mise en place de l’appareil devient impérative, depuis la multiplication des attaques fulgurantes par obus toxiques. De nombreuses propositions de masques complets, réunissant lunettes et tampons, ont été adressées à la Commission, mais aucune n’a été retenue. Plusieurs de ces masques apparaissent dès mai 1915 dans certaines formations de l’avant. Par exemple, le pharmacien Piedalu en propose un qui sera produit sur le front en petite quantité (voir précédemment). Un modèle d’avant-garde est également proposé par le médecin-major de première classe Gaston Haury, médecin chef du Groupe de brancardiers de la 63e D.I.. Malheureusement, la conception de ces appareils ne garantie pas une bonne étanchéité du masque sur le visage et ils sont rapidement abandonnés. La Commission de protection avait elle-même expérimenté, puis produit, un masque complet, le S.T.G., mais la défectuosité de son mode d’attache conduira certains membres à rejeter en bloc toute proposition concernant les masques complets. Ainsi, Bertrand déclare en réunion, le 20 juillet 1915 : « Il ne faut pas protéger en un seul appareil la bouche et les yeux ; les mouvements respiratoires soulèvent les lunettes et laissent passer le gaz ». Le manque d’étanchéité des lunettes et le risque d’éjection des viseurs confortaient alors cette thèse.

En septembre 1915, l’établissement Graveraux propose un masque ressemblant de près à celui du docteur Haury mais présentant une étanchéité correcte. Seul, Lebeau paraît comprendre l’intérêt du prototype, et il le développe, en parallèle à des recherches menées sur l’imprégnation et sur la conception du masque Banzet qui devait devenir le tampon Tambuté. A ce stade des recherches sur les appareils complets, un problème essentiel subsiste : l’insuffisance de la neutralisation chimique, au travers des compresses, de certains agressifs comme la bromacétone et la bromométhyléthylcétone. Ces substances passent en faible quantité au travers des compresses, sans provoquer de réactions au niveau des voies respiratoires. Seulement, dans un masque complet, l’air inspiré entre en contact avec les yeux, et cette faible quantité suffit à déclencher un très vive irritation oculaire.

Après quelques modifications sur le masque Graveraux et l'adoption des compresses polyvalentes, Lebeau le présente à nouveau dès le mois d’octobre 1915. La Commission admet que le masque Graveraux présente un très grand intérêt, mais privilégie toujours l’alternative consistant à séparer la protection des yeux à celle des voies respiratoires. Le docteur Haury propose à nouveau son masque à la Commission, après quelques modifications, le 18 octobre 1915. Le compte-rendu de celle-ci est le suivant : « Ce masque recouvre toute la face. La partie supérieure est constituée par un tissu très serré, la partie inférieure par une poche en flanelle dans laquelle se trouvent deux morceaux de tissu-éponge. Ce tissu-éponge a été imprégné à l’aide de ricinate de soude et en a fixé 11 grammes. L’expérimentateur muni du masque Haury et qui pénètre dans une atmosphère contenant 1 litre de chlore pour 1500 litres en sort incommodé au bout d’une minute ». Le masque est donc rejeté, mais l’idée du docteur Haury allait suivre son chemin. Lebeau et son équipe continuent à étudier les substances neutralisantes et procèdent à de nombreux essais sur le masque Graveraux. Des expériences sont faites sur des masques imprégnés au ricin-ricinate et à la nouvelle formule à la Néociane, les masques comportant 6, 7, 8 et 10 épaisseurs de gaze pour chacune des compresses. Pour réaliser ces essais, les membres de la Commission, accompagnés de différents expérimentateurs, s’enferment dans une pièce étanche dans laquelle on libère une quantité connue de gaz. Ils y restent ensuite jusqu'à ce que leur séjour soit devenu impossible, lorsque le masque est entièrement épuisé. Tous les essais d’appareils de protection, qu’ils soient des prototypes français ou des masques pris à l’ennemi, seront testés dans ces conditions, parfois même dans des concentrations particulièrement élevées de substances très toxiques. Les résultats du masque Graveraux sont à nouveau discutés le 3 et le 16 novembre et, devant les excellents résultats obtenus, la nouvelle formule à la Néociane est adoptée pour tous les masques. Le masque Graveraux, unanimement considéré comme la meilleure solution de protection du moment, est finalement adopté le 16 novembre, sans pour autant que le problème de la neutralisation de la bromacétone et de la bromométhyléthylcétone ne soit résolu.

Depuis l’apparition de la solution polyvalente au début du mois d’août, la plupart des armées tentent de réunir tampon et lunettes en un seul appareil. La 1ère armée fabrique un masque très proche du S.T.G., qui sera testé par la Commission le 18 octobre 1915 et jugé comme inférieur aux tampons. Le Détachement d’Armée de Lorraine fait fabriquer à Nancy 60 000 tampon-masques d’un modèle indéterminé. Le 16e C.A. commande à Châlons-sur-Marne 30 000 cagoules en gaze qui réunissent le tampon et la cagoule. Le 9e C.A. passe un marché pour 25 000 engins protecteurs formés d’un masque et de lunettes réunis…Les demi-cagoules du 1er C.A.C. et celles de la 4e armée ont également le même rôle ; réunir les lunettes et le masque en un seul appareil pour faciliter autant que possible la mise en place de celui-ci. A la fin du mois d’octobre 1915, devant l’inefficacité de ce genre d’engin de protection, le G.Q.G. décide d’interdire ce genre d’initiatives. Les armées tentent alors de réunir le tampon P2 et la cagoule en un seul appareil. Nous avons vu que ce type de modification sera finalement toléré. Au début du mois de décembre 1915, le général Pétain, commandant la 2e armée, envoit au G.Q.G. un rapport demandant la mise en place rapide d’appareils de protection complets et performants. D’après lui, « ceux-ci devraient être munis de clapets de nature à permettre l’expulsion de l’acide carbonique produit par la respiration ». Enfin, il propose un appareil, mis en place dans son armée (au 20e C.A.) réunissant à l’aide de toile cirée les lunettes et le bâillon. 2000 de ces appareils avaient déjà été confectionnés et 580 étaient à l’essai depuis quelques temps. La Commission, à qui le dossier est transmis par le G.Q.G. qui souhaite réaliser le projet de Pétain, réagit très défavorablement à cette initiative : « La 2e armée prend elle-même des décisions relatives à la constitution d’appareils de protection qui se révèlent défectueux (…). En outre, aucun appareil de protection ne devra être muni de clapets. Très défectueux, il expose au plus grand danger par les irrégularités de son fonctionnement ». La demande croissante des armées pour un masque complet ne pouvait plus rester sans réponse. Lebeau, s’appuyant sur la demande de Pétain, propose l’adoption du masque Graveraux, en étendant la surface filtrante à la totalité du masque et en le munissant, comme le masque de la 2e armée, d’un pare-pluie sur toute la face extérieure du masque. Ce masque, dans sa version quasi-définitive, est adopté le 6 décembre et vraisemblablement baptisé M2 par analogie avec Masque de la 2e armée. Il est constitué de deux pièces de gaze, imprégnées et cousues ensemble, qui ne sont en contact avec la peau que par leur contour. La première recouvre tout le visage et permet la vision au travers d’une vitre de cellophane qui empêche, théoriquement, la formation de buée en absorbant l’humidité. La seconde forme une cavité qui englobe le menton et les joues. Le maintien sur le visage est assuré par deux sangles élastiques, fixées aux coins supérieurs du masque, et se positionnant derrière et au-dessus de la tête. Une sangle permet de porter le masque autour du cou en position d’attente. Une boîte métallique est prévue pour y ranger le masque. Le 15 décembre 1915, alors que le M2 est adopté, la Commission justifie sa condamnation des masques complets : « Parmi les desirata exprimés aux armées , celui que masque et lunettes soient réunis en un objet unique, d’une adaptation facile et rapide, est celui qui est le plus général. Il est certain que le masque protégeant à la fois les yeux et les voies respiratoires présente de grands avantages;  mais il a aussi des inconvénients ; les lacrymogènes peuvent ne nécessiter, quand la densité est faible, que la protection des yeux. D’autre part, la neutralisation chimique de la bromacétone est, à l’heure actuelle, encore insuffisante du point de vue de la protection des yeux s’il s’agit d’un masque. Pour ce corps particulier, des lunettes séparées seraient préférables. Il pourrait en être de même à l’avenir pour de nouveaux produits employés. Des arguments subsistent donc encore pour l’emploi des lunettes séparées qu’il ne faut pas condamner d’une façon absolue ».

La nouvelle formule à la néociane se révélant bien plus efficace que les précédentes, Bertrand propose le 16 novembre 1915, de diminuer l’épaisseur de gaze en étant imprégné, pour augmenter la couche de gaze imbibée de solution au ricin-ricinate, de façon à neutraliser plus efficacement la bromacétone, sans augmenter la gène respiratoire. Lebeau détermine les paramètres assurant la meilleur neutralisation au travers des compresses, de façon empirique et en procédant à de nombreux essais, et réussit à apporter une protection de quelques minutes contre de fortes concentrations de bromacétone et de bromométhyléthylcétone. La fabrication du M2 est immédiatement lancée, mais une première modification interviend rapidement. En effet, le masque est logé dans un étui métallique du même genre que celui du TN, mais plus large et de forme rectangulaire. Pour y faire entrer l’appareil, il faut le plier en deux, suivant un axe transversal passant par son milieu : cette opération devient délicate lorsque celui-ci vient d’être utilisé et que la cellophane est humide ; on risque ainsi de l’endommager. D’ailleurs, la grande taille de la plaque de vision la rend trop fragile. C’est pourquoi l’E.C.M.C.G. propose le 24 janvier 1916, une modification du masque en remplaçant la lame unique par deux œilletons comme ceux utilisés dans la fabrication des lunettes, et fixés sur un rectangle de caoutchouc. Les œilletons sont constitués, comme dans les lunettes, d'une lame de cellophane et d'une lame de verre. La lame de cellophane est placée à l’intérieur du masque ; elle est destinée à absorber l’humidité qui s’y dépose et y forme de la buée. La plaque de verre sert à protéger celle de cellophane. Cette modification du viseur du masque interviendra, dès que l’écartement entre les deux œilletons sera déterminé. Lebeau s'en chargea et la modification définitive fut adoptée le 2 mars 1916.

A la demande du G.Q.G., le masque M2 est essayé le 22 février 1916 à Satory par trois compagnies Z1 sous la direction du capitaine Bied-Charreton et du pharmacien aide-major Damiens. Les essais sont très concluants et les premiers masques sont envoyés aux armées le 2 mars 1916, à raison de 50 000 par armée. Ils permettent de se protéger, dans une atmosphère concentrée en chlore et en phosgène, pendant 5 heures (contre 3 pour le TN).

Au front, le M2 est distribué en priorité aux troupes qui stationnent en première ligne. Il sera rapidement considéré comme un bon masque par les hommes qui l’utilisent. Grâce à son système de double sangle, il se met en place très rapidement. La protection qu’il confère est large (il est polyvalent vis-à-vis des gaz employés par l’ennemi et contre ceux potentiellement utilisables), et prolongée (il est prévu pour protéger, pendant au moins 4 heures, de tous les gaz).

B) La transformation des tampons TN en masques TNH et LTN.

Il paraissait intéressant de transformer les tampons TN en appareils complets. Cette solution permettrait de rendre plus performante l’énorme quantité de tampons TN distribuée depuis peu de temps, et éviterait de la mettre au rebut. La solution est envisagée avant même la livraison du masque M2 aux armées. Le 24 janvier 1916, la maison Hutchinson propose à la Commission différents types de masque de sa conception. L’appareil n°4 est constitué par la réunion du tampon TN et des lunettes en caoutchouc. L’étanchéité est obtenue en cousant des bandes de molleton le long des lunettes. Le système semble ingénieux et Lebeau, qui avait mené des essais en chambre infectée, conclut que le masque doit être adopté. Par la suite, un prototype du pharmacien aide-major Rodier est remis à la Commission, qui le juge alors aussi intéressant que le précédent. Sur ce dernier, l’étanchéité, au niveau des lunettes, est obtenue par une pièce d’étoffe caoutchoutée et molletonnée qui prolonge en arrière les lunettes avec la partie correspondante du masque. Le Matériel chimique de guerre fait donc réaliser le type Rodier par l’établissement Dehesdin qui remet son prototype à Lebeau, en vue de le soumettre à l’approbation de la Section de protection. Le professeur fait ensuite divers essais sur le modèle, concernant le chlore et le phosgène, où il se montre d’une étanchéité parfaite. Quant au bromure de benzyle, il le traverse, comme tout appareil qui comporte de la toile caoutchoutée, après 35 à 40 minutes ; mais Lebeau conclut que c’est là une protection parfaitement suffisante : les hommes n’étant jamais exposés à une concentration de bromure de benzyle suffisante pour traverser le masque. Le 3 avril, la Commission adopte à l’unanimité le masque baptisé TNH (masque TN et transformation Hutchinson). Les premiers appareils sont livrés aux armées à compter du 20 avril 1916, presque deux mois après les masques M2.

Comparé au  tampon TN, le masque TNH présente l’intérêt d’une mise en place plus rapide. Bien sûr, beaucoup moins que le M2, mais il a aussi l’avantage de séparer les voies respiratoires de la cavité créée par les lunettes, devant les yeux. Ainsi, la vapeur d’eau engendrée par la respiration ne se condense pas sur les viseurs et ceux-ci se couvrent beaucoup moins facilement de buée. Cet avantage sera mis à profit dans l’artillerie où les hommes avaient besoin de conserver une bonne acuité visuelle. Les artilleurs sont d’ailleurs préférentiellement dotés de TNH et de tampons TN, car la séparation entre les voies respiratoires et les lunettes offre une sécurité supplémentaire. En effet, la surpression engendrée par le départ du coup de la pièce arrive parfois à déplacer les viseurs de leur logement et le masque perd son étanchéité.

Pour ces raisons, le 15 août 1916, la Commission décide que tous les tampons TN neufs des armées seront renvoyés à l’E.C.M.C.G. pour y être transformés en TNH. Ainsi, environ 510 000 TNH sont produits. La production cessera vers l’automne 1916 quand le nombre de M2 sera suffisant. Le 23 mars 1917, la Commission tiend une séance spéciale à la suite d’une importante vague ayant eu lieu le 31 janvier 1917 à Premay en Champagne. Le nombre d’intoxiqués ayant été très important (1531 intoxiqués dont 531 trouveront la mort), on envisage de modifier la protection. A l’issue de la séance, il est décidé par les membres de retirer les TNH, d’efficacité inférieure, comparé au masque M2. Le G.Q.G. en décidera autrement, et le vœu de la Commission sera à nouveau formulé le 6 juillet 1917 : « nous pensons qu’il y a lieu de pourvoir au remplacement des TNH encore existants aux armées ». En réalité, cela se réalisera seulement lorsque leur usure les enverra à la réforme.

Quelque temps après l’arrivée du TNH, on essaye de modifier le système d’attache en le simplifiant, pour permettre une mise en place encore plus simple et plus rapide. Pour simplifier la fabrication du nouvel appareil, on modifie la toile caoutchoutée qui recouvre les lunettes du TNH, pour coudre directement les lunettes au tampon selon un modèle expérimenté à la 1ère armée et proposé à la Commission le 29 décembre 1915. Le nouveau masque s’appelle LTN (pour TN + Lunettes) et est expérimenté aux armées à la fin du mois de juin 1916. Mais il ne donne pas la même satisfaction que le TNH. Le 15 août 1916, Leclercq, du centre médico-légal de Chalons, signale un inconvénient du nouvel appareil. Il ne tient pas en place sur le visage et glisse. Il propose alors d'ajouter au LTN, une attache médiane antéro-postérieure, fixée à l’angle de la mâchoire et passant derrière la nuque. La modification est réalisée sur tous les LTN existants, mais la production de ce masque est stoppée après fabrication de 100 000 exemplaires. Le 21 juillet 1916, la Commission laisse à l’initiative de l’E.C.M.C.G. la décision de produire un nouveau masque réunissant le tampon TN et les lunettes, suivant un modèle proposé par Tambuté. Celui-ci cherchait à modifier son tampon depuis décembre 1915 pour en faire un appareil complet et avait régulièrement proposé ses prototypes à la Commission. Le nouveau Tambuté ressemble à s’y méprendre au M2. Vraisemblablement, après production de plusieurs milliers d’exemplaires, on jugea sa fabrication trop coûteuse et il fut abandonné. Le 29 juin 1916, on expérimente aussi le masque proposé par les établissements Boussac ; il semblait être un excellent compromis entre tous les différents masques réunissant tampon TN et lunettes, mais la production de M2 devenant suffisante, le projet ne se concrétisa pas et cela mit fin aux recherches de modification des tampons.

C) les modifications apportées au masque M2.

Les viseurs des masques TNH et M2 avaient une fâcheuse tendance à s'échapper de leur logement en caoutchouc. Le 21 juillet 1916, le Docteur Banzet propose de les enserrer dans une armature métallique à griffe. Puis, le 13 août 1916, Lebeau fait supprimer la couche de gaze paraffinée, placée sur le pourtour du M2, visant à éviter le contact des sels de nickel avec la peau.

Depuis la distribution du M2, beaucoup se plaignaient de la taille unique du masque. Certain ne pouvaient trouver de masque s’ajustant parfaitement à leur visage (une épingle à nourrice est placée sur la sangle partant du sommet du masque et permet de tendre cette sangle au besoin). L’opinion de la Commission reste ferme sur ce sujet et l’initiative de proposer différentes tailles de masques reviend à la maison Gravereaux. Celle-ci fera fabriquer des M2 de taille plus grande et ils seront essayés par les hommes qui avaient des problèmes à l’adapter. L’expérience fut concluante et Lebeau, qui entreprenait la mise au point d’un nouvel appareil, se trouva très intéressé. Il fallait cependant déterminer combien de personnes nécessitaient d'avoir un masque de dimensions différentes, et combien de tailles il fallait fabriquer. Plusieurs essais à grande échelle sont réalisés, puis on décide le 21 décembre 1916 de mettre en fabrication, à titre d’essai, 40 000 masques de petite taille et 20 000 de grande taille. Elle est marquée en toutes lettres, à l’envers du pare-pluie. Grâce à cette mesure, les hommes qui se trouvaient obligés d’adopter un tampon TN, pour des raisons de morphologie du visage, allaient pouvoir se munir d’un masque M2.

Une autre initiative intéressante revient aussi au fabricant Gravereaux, et à Seligman. Le 21 juillet 1916, ils proposent une nouvelle façon de fabriquer le M2, en une seule pièce. Malheureusement, aucun prototype de masque n’étant fabriqué, personne ne peut se prononcer sur le procédé, et la section s’en remet à la D.M.C.G.. La question reste en suspens jusqu’au 10 mars 1917 lorsque Lebeau, ayant essayé différents masques modifiés, en atmosphère contaminée, conclut que le procédé assure une homogénéité aussi complète que possible, des parties filtrantes du masque. Enfin adopté, le nouveau type de fabrication du M2 entre immédiatement dans les chaînes de fabrication.

Enfin, toujours le 10 mars 1917, la Section de protection adopte une autre modification proposée dès 1916 par Leclercq et dont la mise au point et les essais incombent à Lebeau. Leclercq avait proposé d’ajouter au M2 l’attache, passant derrière la tête, qui existait sur les tampons TN et sur les TNH. Lebeau fait donc réaliser la modification et plusieurs expérimentateurs pourront l’essayer à Satory en effectuant des travaux pénibles et en subissant différents chocs. Le système assurant une meilleure sécurité dans le port de l’engin, la modification sera adoptée. Le nouveau masque, fabriqué en une seule pièce et avec la sangle antéro-postérieure, est dénommé M2B.

L’efficacité du masque M2 est vérifiée tout au long de sa fabrication. Tous les jours, un officier de l’ECMCG, chargé de la surveillance des usines de production, se rend dans l’une de celles-ci, et préleve le nombre de masques qu’il juge nécessaire. On teste alors quotidiennement la durée de vie de ceux-ci, en atmosphère viciée, chargée en concentration connue de toxique. Plusieurs expérimentateurs y séjournent pendant une heure, chacun à leur tour, jusqu'à épuisement du masque. Le pharmacien de première classe Gin, chargé de la direction des essais physiologiques, vérifie lui-même si le masque est réellement épuisé, en entrant dans la chambre d’essai. On vérifie également l’ensemble des matériaux de confection, et on réalise plusieurs essais à différentes phases de fabrication. La protection chimique conférée par le masque M2 est excellente, jusqu’au milieu de l’année 1917 ; l’introduction de nouveaux agressifs allait remettre en cause sa polyvalence[1]. Jusqu'à cette date, le masque français reste le plus performant, en terme de durée de protection, comparé aux appareils des autres belligérants. La quantité de substances neutralisantes retenues dans les compresses est supérieure à celle que l’on pouvait introduire à l’intérieur d’une cartouche filtrante, sans entraver la facilité avec laquelle l’air inspiré peut la traverser. La neutralisation qui s’opére au travers des compresses se fait sur la surface entière du masque et diminue ainsi la gène respiratoire. Celle s’effectuant dans une cartouche filtrante se fait dans une section plus réduite, dont la taille est limitée par des contraintes qui empêchent d’obtenir une meilleure efficacité en augmentant le volume de substances neutralisantes. Par contre, la simplicité du masque M2 a pour contrepartie un certain inconfort, lors de son port durant de longues périodes. Le contact des compresses imprégnées sur la peau, et l’odeur qui s’en dégage, associés à son manque d’étanchéité sur le pourtour du visage, en font, dès 1917, un appareil déclassé, par rapport à ceux des autres belligérants.

Le M2 réussit, à son apparition et contrairement aux autres appareils utilisés, à assurer une durée de protection qu'aucune vague ne pouvait mettre en défaut. Lebeau arriva à optimiser la fabrication des compresses constituant le masque, pour aboutir, dès mars 1916, à des résultats remarquables : la durée de protection atteint 4 heures et 30 minutes dans une atmosphère comprenant du chlore à une concentration de 6,4 g/m3, et du phosgène à une concentration de 0,2 g/m3. Les perfectionnements apportés par Lebeau permettent également d'obtenir une protection contre la bromacétone et la bromométhyléthylcétone, qui arrivaient à traverser les compresses en quelques minutes, et provoquaient alors une légère irritation oculaire. Le problème ne sera jamais complètement résolu, mais on finit par obtenir une protection d'une heure dans une atmosphère à 1%.

La production totale de masques M2, de début 1916 au 11 novembre 1918, approchait les 29 300 000 exemplaires.


 


1 Les compagnies Z, appartenant aux bataillons du génie n°31, 32, 33 et 34, à trois compagnies chacun, sont chargées de l’émission des vagues de gaz toxiques. Elles seront crées à la fin de l’année 1915.

[1] La neutralisation de certains lacrymogènes, comme la bromacétone, n’était pas complète. Une faible quantité de produit filtrait au travers des compresses, et irritait les yeux, sans provoquer d’autres signes.

 

 

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