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L’organisation de la réplique française.La France à fait réaliser secrètement des études sur les substances agressives, bien avant guerre. Débutées certainement vers les années 1904-1905, elles avaient conduit à l’énumération de l’ensemble des agressifs alors connues, pouvant être utilisées comme substances dites « puantes », des substances agressives en réalité. Suite à l’attaque sur Ypres, les autorités aussi bien militaires que politiques, s’accordent sur la nécessité de riposter vigoureusement à l’agression allemande. C’est lors de la réunion du 28 avril 1915 que l’on évalue les moyens de réplique dont la France dispose. On souhaite aller vite mais, déjà, on réalise la difficulté à laquelle il va falloir faire face : la France ne dispose pas d’industrie chimique, elle ne produit pratiquement pas de chlore et ne dispose pas de ressource en brome, des substances alors indispensables à la synthèse de l’ensemble des substances agressives connues. Le seul corps dont on peut disposer est le tétrachlorure de titane, baptisé fumigérite, en regard de ses propriétés principalement fumigènes. Il possède néanmoins une valeur irritante assez modeste. Les premiers essais de projectiles[1] emplis de ce produit ont lieu le 30 avril. Le 2 mai, les essais sont jugés satisfaisant, tout au moins comme un premier moyen à adopter. Les livraisons en fumigérite, débutent le 7 mai, à compter de seulement 500 kg par jour, ce qui se révèlera rapidement insuffisant. Le 4 mai ont lieu les premiers essais de production de nappe gazeuse de chlore, qui devaient se poursuivre par la suite. Ainsi, les premières recherches en vue de riposter à l’attaque allemande, débutent très rapidement. On s’attend à disposer de moyens efficaces d’ici la fin de l’été ; la réalité sera tout autre. Pour réaliser ce dessein, les responsabilités sont réparties. La recherche incombe à ce qui deviendra la section des produits agressifs, présidée par le colonel Perret, secondé par Charles Moureu. Ses 11 membres sont tous d’éminents chimistes : Gabriel Bertrand, Victor grignard, Job, André Kling, Paul Lebeau, Marcel Delépine (qui remplace Maquenne au début de 1916), Simon, George Urbain et Terroine. La logistique est confiée à l’Etablissement Central du Matériel Chimique de Guerre, sous la direction de monsieur Cuvelette. Ce dernier se voit en charge de réaliser un véritable programme de développement industriel pour réaliser la production des substances nécessaires. Enfin, les études sur le front sont confiées à André Kling, afin d’identifier rapidement les nouvelles substances utilisées par l’ennemi. Immédiatement, il va réussir à mettre en place une structure destinée à renseigner le G.Q.G. et l’I.E.E.C., sur la nature des toxiques utilisés lors de chaque attaque allemande et sur le type de munitions utilisées dans ce but. A chaque fois qu’une attaque est signalée, Kling se rend sur place, accompagné par le médecin chef du centre médico-légal de la zone concernée, pour y effectuer une enquête complète et récupérer des échantillons. Le nombre d’attaques chimiques se multipliant rapidement, Kling ne fut plus en mesure d’effectuer toutes ces enquêtes, et ce rôle fut dévolu aux centres médico-légaux. Tous les projectiles supposés toxiques seront envoyés au laboratoire municipal de Paris pour y être démontés et examinés. Ainsi, on obtint des renseignements très complets sur les agressifs allemands, leur méthode de synthèse et sur les moyens de les disperser. Deux voies de recherches vont être explorées : la production d’une vague gazeuse et le chargement de substances agressives dans des projectiles. Il est impossible d’énumérer ici l’ensemble des recherches menées, tant le nombre de substances étudiées est grand. Nous nous bornerons à suivre celle ayant abouti. I) Les munitions toxiques.A) les premiers obus spéciaux français.Le premier corps dont la synthèse apparut réalisable avec les matières premières dont on disposait, est proposé par Urbain Il s’agit du tétrachlorosulfure de carbone, aux propriétés suffocantes. Les études de ce produit sont menées par Bertrand et Delépine, ce qui vaudra aux obus emplis de ce produit de porter l’appellation BD1, des initiales de leurs concepteurs. Les premiers essais d’éclatement des obus de 75 mm BD1, ont lieu à la fin du mois de juin, au puits d’éclatement de Vincennes. Le 29 juillet, des essais réels son effectués sur le polygone de tir de Satory. Les chercheurs semblent alors enthousiastes devant les résultats obtenus, mais négligent un aspect essentiel : la persistance du produit (ici pratiquement nulle) associée à sa trop grande dispersion, liée à l’éclatement du projectile. Dénué de forte toxicité, l’introduction des premiers obus spéciaux français, lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915, se traduit par un échec cuisant. Choisis pour leur grande toxicité, deux autres corps sont particulièrement étudiés, à partir du mois de juin 1915 : l’acide cyanhydrique et le phosgène. Des essais, menés par Lebeau et Urbain, sont rapidement effectués pour déterminer leur efficacité, et l’on constate ainsi la nécessité d’alourdir leurs vapeurs pour obtenir des atmosphères toxiques. Ces recherches se poursuivent et aboutissent aux premiers essais réels sur champ de tir, puis aux premières productions en août 1915. Le phosgène est mélangé à un corps fumigène, le chlorure d’étain, qui l’alourdi et qui évite au toxique de se disperser et de se diluer trop rapidement à l’explosion de l’obus. Ces munitions porteront l’appellation conventionnelle d’obus n°5. Les conditions techniques à réaliser pour obtenir des obus emplis d’acide cyanhydrique efficaces, seront plus difficile à maîtriser. La toxicité de ce produit étant, expérimentalement, très grande, ces recherches seront menées jusqu’au bout par Lebeau. En concentration suffisante, l’acide cyanhydrique est susceptible de provoquer la mort en quelques instants, avant que le masque ne soit mis. C’est seulement en décembre 1915, que Lebeau réussit à la stabiliser suffisamment, en la mélangeant avec du chloroforme et du chlorure d’étain, dans une composition appelée vincennite tertiaires. Les obus emplis de ce produit porteront l’appellation d’obus n°4. B) D’autres produits moins toxiques dans l’attente du futur.Curieusement, le gouvernement va repousser l’utilisation de l’acide cyanhydrique et du phosgène, en raison de leur trop forte toxicité, rejetant leur introduction jusqu’au moment ou l’ennemi ferait usage des mêmes substances ou des substances de toxicité similaire. Les obus chargés de palite, introduits par les Allemands depuis le 18 juin 1915, ont pourtant une toxicité assez proche de celle du phosgène, seulement, les chimistes français en prendront conscience bien plus tard. En attendant, la Commission se penche donc sur l’utilisation de substances moins toxiques. Paradoxalement, la France qui a la première introduit l’usage de substances lacrymogènes, n’envisage pas immédiatement l’emploi de cette catégorie de toxiques. Il est vrai que la notion de classement des agressifs, en fonction de leurs propriétés physiologiques, n’existe pas, et les lacrymogènes ne paraissent pas retenir l’attention des chercheurs, étant souvent considérés comme des substances non toxiques, donc inintéressantes. De nombreux produits, très efficaces, ont pourtant été proposés avant le 22 avril 1915. Par exemple, au début de la guerre, monsieur Blanc, directeur des laboratoires d’analyses des conserves à l’intendance, avait proposé d’utiliser les dérivés nitrés du chlorure de benzyle. La chloropicrine, une substance suffocante et lacrymogène, avait été étudiée pour le compte de l’armée, de 1906 à 1911, puis ces études avaient été reprises par Bertrand en février 1915. Seulement, l’efficacité de ces produits était alors jugée de façon subjective, en s’attachant essentiellement aux propriétés irritantes qu’ils produisaient. Cette situation connaît alors un net revirement à la fin du mois de juin 1915, lorsque les Allemands se mettent à utiliser massivement ce genre de produits. Les généraux demandent alors l’envoi d’obus ‘’suffocants’’ chargés de corps aux propriétés voisines de l’éther bromacétique. On envisage donc le chargement d’obus avec les deux produits lacrymogènes que l’on utilise dans les grenades suffocantes : le bromacétate d’éthyle (ou éther bromacétique) et la chloracétone. Seulement, les quantités de ces substances, nécessaires à la production d’un nombre d’obus spéciaux conséquent, sont bien plus importantes que celles que l’on fabrique. La France ne disposant pas encore d’approvisionnement en brome et en chlore, il faut donc trouver autre chose. Les Anglais semblaient obtenir des résultats intéressants avec des dérivés iodés, une alternative aussitôt envisagée du côté français. A la fin du mois d’août, Moureu, secondé par le pharmacien Dufraisse, débutent des recherches sur l’iodure de benzyle. Dufraisse sera grièvement intoxiqué lors de ces recherches, et ce corps sera baptisé fraissite. L’iodacétone est également étudiée par Kling, Grignard et Bertrand. Ces produits, aux propriétés lacrymogènes puissantes, seront chargés dans des projectiles de tranchée, puis, la fraissite, en obus à la fin de l’année 1916. En raison du prix élevé des dérivés iodés, utilisés également en masse par le Service de santé, leur usage resta relativement restreint. En juillet 1915, toujours à la suite de travaux anglais, l’usage de l’acroléine est envisagé et étudié par Lepape et Moureu. C’est un lacrymogène très puissant, possédant des propriétés également suffocantes et toxiques. Une forte concentration de ce produit est susceptible de provoquer la mort en une minute. Son action assez fugace permettra son chargement dans toutes les grenades suffocantes françaises à partir de 1916, leur conférant ainsi une redoutable efficacité dans les espaces clos. En octobre 1915, grâce aux études de Lebeau, on réalise que le nouveau masque allemand ne protège pas contre les substances lacrymogènes, tel que la bromacétone, la bromométhyléthylcétone, le bromure de benzyle, et que la palite traverse également son filtre. La production de ces substances est donc rapidement envisagée. Les substances lacrymogènes sont étudiées au laboratoire de Moureu. La fabrication de bromure de benzyle et de bromacétone est au point au début de 1916, mais il faudra attendre que la production de brome soit suffisante pour produire de grandes quantités de ces produits. Le bromure de benzyle étant jugé peu toxique, il sera finalement réservé à la production d’atmosphères toxiques pour l’entraînement des troupes. La bromacétone sera utilisée chargée en obus à la fin de 1916. La palite et ses dérivés plus chlorés seront étudiées au laboratoire municipal de Kling, mais on préférera finalement l’usage du phosgène, qui présentait plusieurs avantages. Contrairement à la palite, qui nécessite d’être isolée par une chemise en plomb dans le corps de l’obus, le phosgène peu être chargé directement en contact avec l’acier du projectile, et ne nécessite donc pas la fabrication d’un obus particulier. Le phosgène ayant en plus des propriétés particulièrement insidieuses, il a l’avantage, avec une toxicité légèrement supérieure à celle de la palite, d’être une substance capable d’intoxiquer un individu sans qu’il s’en aperçoive. Enfin, à la fin de 1915, les études entamées depuis fort longtemps sur la chloropicrine, sont reprise et rapidement menées à bien ; elle est chargée en obus dès 1916. II) Les vagues gazeuses dérivantes.La France réalise ses premiers essais de production de vague gazeuse dès le 4 mai 1915. De premier abord, la création d’un nuage gazeux de chlore ne paraît pas très complexe ; il suffit d’ouvrir les robinets des cylindres de chlore et d’attendre qu’ils soient entièrement vidangés. Si le sens et la vitesse du vent sont favorables, le nuage se dirige tranquillement vers les lignes ennemies… Les chimistes français vont rapidement réaliser qu’en réalité, la préparation d’une telle opération est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Alors qu’au mois de mai 1915, on prévoit l’émission de la première vague française pour le mois de septembre, celle-ci ne devait finalement avoir lieu qu’en février 1916 ! Les difficultés à surmonter seront nombreuses, et tout d’abord d’ordre industriel. Les premiers besoins en chlore liquide sont fournis principalement par l’Angleterre, mais dès août 1915, ils se révèlent nettement insuffisants. Il faut alors développer un programme industriel pour la construction d’usines de chlore liquide, dans un laps de temps le plus court possible. La plus grosse difficulté, c’est que les principaux spécialistes de ce problème travaillent déjà outre-Rhin. Tout reste donc à faire pour la mise sur pied de cette industrie. Les efforts des chimistes et industriels français seront colossaux pour réussir à lancer la production dès avril 1916. Entre-temps, il faudra résoudre un par un, tous les problèmes techniques liés à la production des vagues gazeuses. Les études sont menées par les capitaines Bied-Charreton et Beccat, auxquels les laboratoires de Delépine, Urbain et Kling participent. La réalisation pratique de la vague est étudiée en premier. La nature du gaz utilisé est déterminée avec précision, en procédant aux essais de différents mélanges. Les conditions météorologiques les plus favorables sont ensuite fixées, avec la création d’ateliers météorologiques attachés aux équipes d’émission. La procédure d’ouverture des cylindres est analysée pour déterminer par quel procédé obtenir les concentrations maximales. Enfin, il faut répertorier les secteurs se prêtant particulièrement géographiquement à ce type d’opérations. Pour assurer le maniement des cylindres de gaz et leur mise en place en première ligne, on craie deux compagnies du génie chargées de ces missions, sous les ordres du commandant de bataillon Winkler. Par la suite, ce sera 4 bataillons du génie, numérotés de 31 à 34 qui seront employés pour ce travail demandant beaucoup de sang froid. Ces compagnies spéciales sont commandées par un capitaine et sont composées de trois sections de 125 hommes. La première opération d’émission à lieu finalement dans la nuit du 13 au 14 février 1916, dans le secteur de La Neuville-Le Godat. Elle est responsable de nombreuses intoxications parmi les hommes des compagnies d’émission, dues à des fuites de gaz et vraisemblablement à une mauvaise adaptation des appareils protecteurs. Entre-temps, le souhait d’obtenir une percée par l’utilisation des vagues gazeuses semble s’être évaporé. Les premières opérations chimiques françaises ne rentrent dans le cadre d’aucune action offensive d’envergure. Il semble que déjà, on avait réalisé l’énorme difficulté à combiner une opération d’émission chimique, fixée à des impératifs d’ordre météorologique très stricts donc difficilement prévisibles, à celle d’une offensive d’infanterie, nécessairement appuyée par une préparation d’artillerie, dont le bon déroulement exige une minutie de préparation incompatible aux imprévus météorologiques. Les premières opérations françaises sont d’envergure modeste, sur des secteurs limités, avec un nombre restreint de cylindres de gaz. Elles deviendront nettement plus importantes par la suite, lorsque l’approvisionnement en chlore deviendra suffisant. Leurs effets sur les troupes allemandes restent, aujourd’hui encore, très difficile à évaluer. L’addition de phosgène dans les vagues gazeuses est décidé le 18 décembre 1915, suite à l’affaire des obus suffocants d’Avocourt. Seulement, la réalisation d’émission de vagues au chlore et au phosgène va être repoussée, devant les nombreux accidents dont les compagnies Z étaient victimes dans les opérations. Il faudra attendre que le personnel Z ait acquis une expérience suffisante dans le maniement des cylindres, et qu’un appareil protecteur particulièrement efficace, le Tissot grand modèle, soit distribué, pour utiliser un mélange aussi toxique sans risquer la vie du personnel chargé de l’émission. Au cours de l’année 1916, il semble que des doutes soient apparus au sein des chimistes français, sur l’utilisation du phosgène par les Allemands. A la fin de l’année 1915, un appareil de détection et de prélèvement automatique, mis au point par Kling et Schmutz, est mis en place sur le front et permet, en cas d’attaque chimique, de prélever des échantillons de gaz et de caractériser avec certitude et sans ambiguïté, la présence d’oxychlorure de carbone (ou phosgène). La méthode de caractérisation est extrêmement sensible et permet de doser le phosgène, même mélangé à d’autres gaz, à des concentrations très faibles. Grâce à cet appareil, les concentrations de chlore obtenues dans les vagues allemandes, vont être fixées avec précision et d’ailleurs corroborent les suppositions faites auparavant : ces concentrations avoisinent les 1,5 g/m3. Jusqu'à la fin de l’année 1916, les appareils Kling ne mettent pas en évidence la présence de phosgène dans les vagues allemandes. L’introduction par les Français de ce gaz particulièrement toxique dans les vagues est réalisée en octobre 1916, et coïncide avec celle de l’utilisation des Allemands, de ce même agressif, dans la majeure partie de leurs vagues gazeuses et dans de nouvelles munitions d’artillerie. |
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