Chapitre 14
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 L’œuvre des pharmaciens dans le protection contre les gaz de combat.

A) Les pharmaciens aux armées.

Nous avons pu le voir, les pharmaciens ont joué un rôle fondamental dans les recherches sur la protection contre les gaz. La multiplicité de leurs fonctions et la polyvalence de leurs connaissances leur à permis de contribuer activement à la mise en place, puis à l’amélioration des moyens de lutte contre les effets des gaz. Les pharmaciens régimentaires, divisionnaires ou toxicologues, de corps d’armée, de laboratoire de toxicologie, de centre médico-légal, et tous ceux présents aux armées, ont tous participé à la défense de la nation : en premier lieu dans la recherche et la détermination des gaz employés par l’ennemi, en commençant par la récupération des munitions toxiques sur le terrain, puis par le démontage de ces munitions et la caractérisation de leurs toxiques. Beaucoup se sont exposés à l’action de ces gaz, soit pendant les expériences d’études, soit pendant les démonstrations pratiques faites aux troupes pour expliquer l’efficacité des appareils protecteurs. Ils sauront mettre en place les premières mesures de protection dans les corps de troupe au lendemain de l’attaque du 22 avril 1915. Ils sauront réaliser leur fabrication, puis leur modification et leur amélioration avant la mise en place des Services chimiques. Ils centraliseront tous les renseignements qu’ils pouront recueillir sur les attaques chimiques. Ils formeront et éduqueront les hommes à la mise en place de leurs appareils et leur donneront confiance en ces moyens de protection en les faisant passer dans les chambres infectées. Beaucoup d’entre-eux proposèrent, à la Commission, pendant toute la durée de la guerre, des appareils mis au point par leurs soins ou des modifications sur ceux existant. Certains d’entre-eux seront chargés d’étudier la capacité résiduelle des masques après les attaques toxiques. En juillet 1917, leur rôle sera encore renforcé par le rattachement au sein de chaque régiment d’un pharmacien attaché à l’Etat-major. L’apparition de l’ypérite montrera combien ils pouvaient être utiles à ce poste. Nous avons vu succinctement que leur rôle était resté d’actualité pendant la campagne de 1939 à 1940, d’abord dans la protection contre les gaz, mais aussi dans leur rôle sanitaire. Citons par exemple le laboratoire Z de la 1ère armée, exposé au feu de l’ennemi pendant la période du 10 mai au 5 juin 1940, le conduisant de la Belgique jusqu'à Dunkerque et Zuydcoote. Le médecin Muller commandant le laboratoire décernera 6 citations non ratifiées après l’armistice, dont une à chacun des cinq pharmaciens du laboratoire : au pharmacien lieutenant Chaigneau marcel, au pharmacien lieutenant Buisson Maurice, au pharmacien auxiliaire Vittu christian, au pharmacien auxiliaire Guinamard Georges, et au pharmacien auxiliaire Rolland, pour ‘’actes de bravoure, preuve d’un cran admirable, pour avoir donné à tous, sous le bombardement, l’exemple du plus grand sang-froid’’. Le Service de santé de la 1er armée perdra 59 de ses officiers pendant la même période.

B) Les pharmaciens au sein de l’IEEC.

Début juin 1915, la Commission des gaz asphyxiants était créée, puis remplacée par la Commission des études chimiques de guerre le 18 juin. Sur la vingtaine de membres composant la toute jeune Commission, on trouvait deux pharmacien : Lebeau et Bertrand. Le 18 août 1915, trois sous-commissions étaient encore constituées, séparant les études d’agression et de protection. Le 17 septembre 1915, l’IEEC était établie avec ses deux sections : la section des produits agressifs et la section de protection :

- La section des produits agressifs comportait alors 11 membres dont le président, le colonel Perret. Quatre d’entre-eux étaient pharmaciens :

·         Charles Moureu, le vice-président, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, professeur de pharmacie chimique à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris.

·         Gabriel Bertrand, professeur à la Sorbonne, chef de service à l’Institut Pasteur.

·         Paul Lebeau, professeur de toxicologie à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris.

·         Marcel Délépine, arrivant au début de l’année 1916, professeur de minéralogie et d’hydrologie à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris.

- La section de protection, elle aussi composée de 11 membres avec le même président, le colonel Perret  ; quatre pharmaciens en font également partie :

·         Paul Lebeau.

·         Gabriel Bertrand.

·         Alexandre Desgrez, professeur à la Faculté de médecine de Paris.

·         Le pharmacien principal Pellerin, remplacé par la suite par le pharmacien principal Gauthier.

L’IEEC pratiquait ses études et ses expérimentations dans une quinzaine de laboratoires qui lui étaient attachés. Ces laboratoires étaient presque tous sous la direction d’un membre de l’une des deux commissions. Celui-ci s’entourait généralement de proches collaborateurs, souvent pharmaciens (sur la centaine de personnes travaillant dans ces laboratoires, plus de cinquante étaient pharmaciens). Cinq de ces laboratoires se trouvaient à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris : celui du professeur Moureu, auquel seront rattachés ceux des professeurs Joseph Bougault et d’Amand Valeur, celui du professeur Lebeau et également celui du professeur Delépine.

1) Paul Lebeau.

Parmi toutes les personnes ayant contribué à l’élaboration des moyens de protection français, il en est une qui joua un rôle essentiel. Il s’agit bien sûr de Paul Lebeau, à qui l’on doit l’ensemble des mesures de protection individuelles contre les gaz de combat.

Le 19 décembre 1868, naissait Paul, Marie, Alfred Lebeau. Issu de milieu modeste, son père était marchand-tailleur, il passait son enfance dans son village natal de Boiscommun, dans le Loiret. Après avoir acquis son certificat d’études, il se présentait, sous l’impulsion de son instituteur, à l’examen d’admission de l’enseignement primaire supérieur à Orléans, qu’il réussissait brillamment. En 1885, à 17 ans, il passait le concours d’entrée à l’Ecole de physique et de chimie industrielle de la ville de Paris. Il en obtenait le diplôme trois années après. Il débutait alors dans la recherche au sein d’un laboratoire de l’école, puis entrait, grâce à son ancien patron, dans l’équipe de chercheurs de Moissan, à l’Ecole supérieure de pharmacie. Tout en y travaillant, il accomplissait son stage officinal d’une durée de trois ans, sa scolarité officinale, trois années également, puis sa licence et enfin sa thèse. En 1898, il obtenait le Doctorat ès sciences physiques, et en 1899, l’Agrégation de pharmacie. Vers 1900, son maître de recherche, Moissan, était nommé à la Faculté des Sciences et emmenait avec lui à la Sorbonne Paul Lebeau, qui était devenu son chef de laboratoire. Moissan devait décéder subitement le 20 février 1907 d’une infection hépato-intestinale, et Lebeau qui aurait dû succéder à Moissan laissa la place à Henry Le Chatelier. En 1908, il revenait à l’Ecole supérieure de pharmacie, où il était nommé à la Chaire de toxicologie.

A la mobilisation en août 1914, Lebeau avait 46 ans et était exempté de service actif. La majeure partie de ses collaborateurs furent mobilisés. Après les événements du 22 avril 1915 (première attaque par vague sur Ypres), Weiss, alors à la tête de la Section des études et expériences de la Commission des gaz asphyxiants, fit appel aux connaissances de toxicologie de Lebeau. Il réclamait alors ses anciens élèves et collaborateurs aux armées, et mit à nouveau sur pied son laboratoire qui allait désormais se charger de la protection individuelle. Il allait s’occuper également d’un laboratoire d’analyse des viscères d’hommes intoxiqués, en collaboration avec le professeur Mayer du collège de France.

Après les balbutiements et les premières mesures de protection adoptées, Lebeau allait prendre une place de plus en plus importante dans les études de protection. En premier lieu, il allait élaborer la solution de ricin-ricinate qui serait retenue le 26 juillet 1915 comme protection contre les lacrymogènes. Convaincu de l’intérêt de l’utilisation de gaze plutôt que d’étoupe comme support pour les produits neutralisants, il sera l’instigateur du changement de l’étoupe pour la gaze. Il entreprendra à partir d’août 1915 des recherches sur le type de gaze à utiliser (largeur des mailles, nombre d’épaisseur de gaze) et sur les solutions d’imprégnation. De nombreux essais réalisés sur les neutralisants, avec la collaboration de ses élèves, seront menés dans son laboratoire pour aboutir à la mise au point des solutions d’acétate basique de nickel et de sulfanilate de soude. La majeure partie des expériences menées, avec les huiles lourdes de houille, sur la polyvalence des cagoules, seront réalisées également à l’Ecole supérieure de pharmacie, par son équipe. Dès octobre 1915, il proposait la substitution des compresses C2 et C3 par sa formule à la Néociane qui devait être adoptée le 16 novembre. La constitution des appareils T, TN, TNH, LTN ainsi que la transformation des tampons P2 en masque T sont, en partie, le fruit de son travail. Persuadé de l’intérêt de substituer les lunettes et le tampon par un appareil complet, il sera l’instigateur de l’adoption du M2. D’ailleurs, à partir de 1916, la majeure partie des études menées dans le domaine de la protection individuelle seront réalisées dans son laboratoire. L’aboutissement en sera la sortie de l’ARS durant l’année 1917, avec la mise au point des charbons absorbants (l’ARS sera jugé comme le meilleur des masques par tous les spécialistes internationaux). Il élabora encore les filtres contre arsine, et ses études permettront de rendre plus efficaces les appareils Tissot. Il participa également à toutes les recherches inhérentes à la protection : étude des appareils de protection ennemis, de leur constitution et de leur polyvalence, étude de la capacité restante des appareils de protection français après une attaque toxique, essais et mise au point de détecteurs de gaz, etc.

Après l’Armistice, il continua, outre son travail de recherche de l’avant guerre, a être conseiller de la Défense nationale et poursuivit ses recherches sur la protection au sein de l’IEEC. En 1939-1940, il faisait partie de l’Etat-major de la défense contre les gaz. Pour les services apportés à l’armée et à la nation, il fut nommé au grade de Chevalier de la Légion d’honneur en 1917, puis Officier en 1921 et enfin Commandeur en 1948. A cette occasion, le général Dassault, Grand chancelier de la Légion d’Honneur, déclarait : « On peut dire sans exagération que vous avez puissamment contribué à la victoire de 1918 : vous avez en effet sauvé notre armée d’un terrible danger (…), et vous lui avez fourni les moyens d’une riposte éclatante ».

Paul Lebeau s’éteignit en 1959, dans sa 91e année.

2) Gabriel Bertrand.

Il est né le 17 mai 1867 à Paris 5e. Il sortait bachelier de l’enseignement spécial en 1886 et devenait stagiaire à l’Ecole de pharmacie, puis pharmacien de première classe en 1894. Il voyagera en Allemagne ou il visitera les principaux laboratoires de chimie biologique, puis obtiendra son Doctorat ès Sciences en 1904. Entre temps, il était devenu chef du service de biologie de l’Institut Pasteur en 1900.

Bertrand proposa au général en chef, dès janvier 1915, l’utilisation de substances agressives (la chloracétone) dans une grenade mise au point par ses soins. Il sera l’un des premiers conseillers du ministre de la Guerre après le 22 avril 1915, et participa donc à la première réunion du 28 avril 1915 relative aux gaz asphyxiants. Il fut d’emblée l’un des chercheurs les plus actifs dans le domaine de la protection, qu’il dut se résoudre à laisser de côté pour se consacrer à l’agression. Ses profondes connaissances en chimie en feront un acteur important des nombreuses recherches menées sur les différentes substances agressives. La liste des honneurs qu’il reçut en reconnaissance de ses travaux est impressionnante ; il sera élevé au grade de commandeur de la Légion d’honneur à titre militaire en 1934 et plusieurs fois nominé au prix Nobel de chimie.

Gabriel Bertrand devait décéder le 20 juin 1962 à l’Institut Pasteur.

3) Alexandre Desgrez.

Il entrera rapidement dans la Section de protection de la Commission où son rôle allait vite prendre de l’importance, notamment dans les études menées sur la protection collective. Il participera activement, en collaboration avec Lebeau, à la mise au point des masques T et TN en 1915. Puis, en collaboration avec Guillemard et Labat, dans son laboratoire de protection collective de la Faculté de médecine, il mena des recherches relatives à la neutralisation des substances agressives. Ainsi, il put mettre au point les solutions d’hyposulfite utilisées dans les pulvérisateurs Vermorel. Il étudia ensuite la substitution de celle-ci par le foie de soufre. Puis, en 1917, dès l’apparition de l’ypérite, il élabora la neutralisation de celle-ci par le chlorure de chaux. Enfin, il mit au point un procédé de nettoyage des vêtements infectés, à l’aide d’eau bouillante.

4) Et les autres…

De nombreux pharmaciens participèrent aux recherches menées à l’IEEC, plus particulièrement dans des laboratoires de contrôle des substances chimiques ou des appareils protecteurs. D’autres se chargeront de l’élaboration des substances agressives et des moyens de diffusion de celles-ci. Enfin, certains d’entre-eux auront à jouer un rôle dans l’instruction des officiers sur les notions de gaz de combat. Il est impossible ici de les nommer tous et d’expliquer, même succinctement, leur tâche. Nous ne citerons que les plus célèbres, sans oublier le rôle que jouèrent les autres.

Charles Moureu était, en 1915, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, professeur de pharmacie chimique à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris, et directeur du laboratoire de chimie physique hydrologique à l’Ecole pratique des hautes études. Il débutera des études sur les substances agressives dès le début du mois de mai 1915, puis sera nommé vice-président de la Section des produits agressifs en septembre 1915. Il s’acquittera de cette tâche tout au long de la guerre.

Marcel Delépine, agrégé de l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris en 1914, sera mobilisé dans le Service de Santé à Nantes en août 1914, en tant que pharmacien aide-major, puis major. Il sera détaché à la mission Curmer du Génie en mai 1915 où il mettra au point, avec Bertrand, la première substance agressive française, le BD1, des initiales de ses concepteurs. Puis, toujours en collaboration avec Bertrand, il élabora la Claircite. A la création de l’ECMCG, dirigé par le commandant Papon dès le premier juillet 1915, il sera chargé au sein de cet établissement de diriger un laboratoire de réception des différents produits chimiques, particulièrement ceux provenant des usines de produits agressifs. Il continuera ses études sur les substances agressives dans son laboratoire de l’Ecole supérieure de pharmacie jusqu'à la fin de la guerre. En novembre 1915, il sera nommé membre de la section d’études de la poudrerie du Bouchet, où il travailla notamment sur le chargement des munitions en toxique. Il fera partie de l’IEEC jusqu’en 1939 et participera aux études de celle-ci pendant la campagne de 1939-1940. Il sera nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1917, à titre militaire, puis promu officier en 1923.

Eugène Tassilly, après avoir servi au 74e R.I.T., sera détaché aux Services chimiques en août 1915. Il y mènera des études sur la protection collective des forts et des abris. Puis, en juillet 1916, il sera chargé de l’organisation des cours et des conférences pour l’instruction des officiers sur les gaz. Il donnera également des cours sur la protection collective.

Comment ne pas citer le pharmacien aide-major Tetard, chef de service à l’atelier d’imprégnation des appareils de protection, qui mit au point une technique de récupération des matières premières des masques, puis plusieurs procédés de réparation des appareils endommagés, notamment avec le pharmacien Defacqz, du laboratoire de contrôle des appareils de protection. On ne peut oublier non plus de mentionner le pharmacien aide-major Augustin Damiens, un des principaux collaborateurs de Lebeau, avec Marius Picon, qui se chargeaient souvent des essais réels des appareils protecteurs, sans se soucier des risques que cela comportait ; ils seront plusieurs fois intoxiqués. Bien d’autres mériteraient de figurer ici, tous ayant joué un rôle essentiel dans l’œuvre des Services chimiques pendant la Grande Guerre. Aux bataillons de l’industrie chimique allemande, ils ont su, avec tout le personnel des Services chimiques, faire face aux dangers qui menaçaient la France. Ces quelque 110 chimistes permirent aux Alliés de prendre le dessus, aussi bien dans le domaine de la protection, que dans celui de l’agression. Rappelons encore une fois que la moitié d’entre-eux étaient des pharmaciens.

 

 

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