|
Introduction
: PRELUDE
A LA GRANDE GUERRE CHIMIQUE.
|
« il
est certain que sans la puissance de son industrie, et tout
particulièrement de son industrie chimique (...), jamais l’Allemagne ne
nous eu déclaré la guerre ». André Moureu
|
|
|
Plan :
Le contexte économique d’avant guerre en Allemagne et le
monopole de la chimie ; les nouveaux alchimistes.
De la mobilisation à
l’impasse.
Les nécessités d’adaptation à la guerre nouvelle.
Les premiers travaux de recherche visant à développer l’arme chimique.
1) Qui sème le vent... où les innovations françaises.
2) Les recherches allemandes.
La seconde bataille d’Ypres, le 22 avril 1915.
Les conventions internationales et la guerre chimique.
Le contexte économique d’avant guerre en Allemagne et le monopole de la
chimie ; les nouveaux alchimistes.
William Henry Perkin, étudiant de dix huit ans au Royal collège
de Londres est certainement à l’origine de l’essor de la chimie organique
à la fin du XIXe siècle. Il s’était fixé comme objectif de trouver un
moyen de produire un remède contre le paludisme qui décimait les troupes
anglaises en Inde. Dans sa chambre, alors qu’il tentait en vain de trouver un
moyen de synthétiser la quinine à partir de goudron de houille, il eut la
chance de trouver un produit bien plus précieux, le premier colorant synthétique.
Son nouveau composé qu’il baptisa mauveïne en regard de sa couleur pourpre,
avait la propriété de teindre de façon durable de nombreuses étoffes dont le
coton et la soie. Perkin eu l’intelligence de comprendre immédiatement
l’intérêt de sa découverte ; jusqu’alors, tous les colorants et les
teintures utilisés étaient d’origine naturelle. Leur extraction était
longue et coûteuse et ce tout particulièrement pour la couleur pourpre,
symbole d’élégance et de prestige depuis l’antiquité. Il restait à
transformer l’expérience de placard en une réussite industrielle. En 1857,
Perkin fondit avec son père et son frère une compagnie et lança la
construction de son usine. La
chance sourit au jeune étudiant quand la reine Victoria puis l’Impératrice
Eugénie s’entichèrent de cette nouvelle couleur pour lui permettre de
devenir à la mode. Le succès fut énorme et les profits colossaux. La teinture
était préparée à partir de benzène, lui-même obtenu à partir de la
distillation du goudron de houille, un déchet industriel qui ne coûtait pas
grand-chose. Elle était revendue sur le marché à un cour qui dépassait celui
du platine et de l’or. William
Henry Perkin n’a pas inventé la pierre philosophale mais réussit tout de même
à transformer un déchet bon marché en or.
L’essor de la chimie organique était lancée grâce à la
clairvoyance d’un jeune étudiant qui réussit à tirer de déchets
industriels une manne financière gigantesque. De nombreux chercheurs et
chimistes du continent européen ne tardèrent pas à venir s’initier aux
techniques nouvelles de la synthèse des matières colorantes. Après quoi, ils
s’en retournèrent dans leur pays. Le contexte politique, économique et
industriel de l’Allemagne, permit l’émergence de compagnies de produits
chimiques qui réalisèrent un véritable miracle industriel en conquérant le
monopole de la chimie en quelques dizaines d’années. Elles surent valoriser
les montagnes de goudron de houille, résidus des aciérie de la Rhur, en
produits d’une valeur illimité : la matière première d’une nouvelle
et gigantesque industrie, celle des colorants et des médicaments de synthèse.
En ce début de vingtième siècle, l’Allemagne, était
encore un empire jeune en comparaison à ses proches voisins européens. Depuis
sa naissance, en 1871, elle entretenait une forte volonté d’hégémonie et
permit l’émergence d’une industrie et d’une sidérurgie puissantes, épaulées
par d’immenses réserves de charbon. La population allemande est alors proche
de 70 millions d’habitants alors que la France n’en compte que 38 millions.
Elle produite 18 millions de tonnes d’acier quand la France en produit un
seul, elle extrait 53 millions de tonnes de minerais contre 3 en France, produit
260 millions de tonnes de combustibles et la France 42 millions. Dans ce
contexte économique extrêmement favorable, se développait une chimie
industrielle de pointe, grâce à la distillation de la houille et à une
politique efficace qui visait à donner la priorité aux industries permettant
le démarrage économique de l’Allemagne. Une multitude de firmes chimiques
prenaient naissance, et certaines devinrent rapidement gigantesques, sans aucun
moyen de comparaison avec les firmes des autres états européens.
Une grande partie de cette nouvelle industrie était tournée
vers la fabrication de colorants et de médicaments. L’industrie du colorant,
qui représentait un débouché commercial important, était l’objet de
nombreux efforts de la part des firmes, qui encourageaient la recherche et
l’enseignement scientifique. Les laboratoires des usines, en liaison étroite
avec ceux des universités, découvraient chaque jour des composés nouveaux, étudiés
pour faire l’objet d’applications industrielles. L’Allemagne possédait
alors 30 000 chimistes actifs au sein de son industrie (la France en comptait
seulement 2500 à la même époque), et détenait le monopole de la production
de colorants synthétiques. Les industriels de la chimie et leur personnel
scientifique étaient unis au sein de nombreuses associations de défense
d’intérêts de l’industrie chimique allemande. Ces hommes d’affaires se
rencontraient régulièrement, élaboraient des plans d’action concertée, se
retrouvaient au sein de l’Union pour la défense des intérêts de
l’industrie chimique allemande, de l’Association professionnelle de
l’industrie chimique, de la Société chimique allemande, de l’Union des
chimistes allemands... Un des ciments de cette unité industrielle et
commerciale était le fervent patriotisme que cultivait alors de nombreux
allemands. Cette écrasante supériorité industrielle devait encore
s’affirmer dans la décennie précédant la Première Guerre mondiale.
|
 |
|
|
Le site industriel de
Bayer à Leverkusen. |
|
A l’aube du vingtième siècle, six compagnies de produits
chimiques se partageaient le monopole des colorants synthétiques et de son
commerce à travers le monde. La B.A.S.F. – Badische Anilin und soda Fabrik à
Ludwigshafen, Bayer – Farbenfabriken vormals Friedrich Bayer à Leverkusen,
Hoechst – Farben vormals Meister Lucius und Bruening à Hoechst am Main, Agfa,
Cassella et Kalle. Ces entreprises se menaient une compétition ruineuse en
tentant de conquérir de nouveaux marchés si bien qu’une entente semblait être
devenue nécessaire entre les plus grandes sociétés. Carl Duisberg, président
directeur général de Bayer, devait en être l’instigateur. Duisberg était décrit
comme un pangermaniste convaincu, se comportant dans le monde des affaires comme
un opportuniste, toujours prêt à sacrifier le respect des principes aux nécessités
de la conjoncture. C’était un homme admiré et respecté, qui avait su porter
le succès de son entreprise au plus haut. En 1903, il effectua un voyage aux
Etats Unis où il fut frappé par la tendance des industriels américains à
constituer des trusts, malgré la loi Sherman. De retours, il s’efforça de
persuader ses associés et ses concurrents de la nécessité de constituer une
association d’intérêt de l’industrie du colorant. Il réussit à
convaincre les dirigeants de BASF et d’AGFA à former un groupement, limité
à l’industrie des colorants. En 1904, ces trois firmes
s’unirent en un groupement d’intérêt. Le cartel ainsi formé prit le nom
de l’Interessen Gemeinschaft Farbenindustrie (groupement d’intérêt de
l’industrie des colorants) ou I.G. Farben.
Les trois firmes purent ainsi échanger leurs brevets et
partager leurs bénéfices. La
concurrence ruineuse qui existait auparavant fut ainsi réduite et chaque firme
pouvait désormais se spécialiser dans d’autres domaines commerciaux. Bientôt
les objectifs de ce cartel devaient s’élargir bien au-delà du monopole des
colorants, en s’étendant à tous les domaines de la chimie. Bayer et Hoechst
allaient rapidement devenir des géants de l’industrie pharmaceutique. Hoechst
commercialisa la novocaïne, un des premiers analgésique, le salvarsan, remède
contre la syphilis. Bayer est à l’origine de la découverte et de la
commercialisation de l’aspirine. BASF, quant à elle, eu
souvent la réputation d’être la compagnie la plus audacieuse, toujours à même
de relever de nouveaux défis technologiques pour accomplir de nouvelles conquêtes
industrielles.
B.A.S.F, sous la présidence de Brunck, devait bientôt se
lancer dans un projet risqué et difficile, la synthèse de l’ammoniaque synthétique.
En effet, les nitrates que le projet devait permettre de produire, était à la
base de tous les engrais industriels. La seule ressource mondiale disponible était
constituée par les gisements de nitrate du Chili, un fertilisant incomparable
devenu essentiel dans l’agriculture. En 1909, la B.A.S.F. acquit le brevet
d’un certain Fritz Haber, alors professeur d’une école technique. Il avait
réussit, à la faveur d’une pression et d’une température élevée, à
combiner l’azote atmosphérique à l’hydrogène de l’eau pour faire de
l’ammoniaque. Brunck confia la tâche à son protégé, ingénieur en métallurgie,
Carl Bosch. Porter à l’échelle industrielle une expérience de laboratoire
représentait un travail long et hasardeux, mais Bosch réussit ce tour de force
en l’espace de quatre années. La
nouvelle usine de la BASF fut construite sur le site d’Oppau, proche de
Ludwitgshafen, siège social de la BASF. Elle produisit dès 1913 une tonne
d’ammoniac par jour pour atteindre 8700 tonnes d’ammoniac synthétique par
an en 1914. Le procédé de synthèse fut baptisé procédé Haber-Bosch et
l’ingénieur reçu vingt années plus tard le prix Nobel pour récompenser son
travail de recherche.
|
 |
|
|
Le site industriel d'Oppau de la
BASF |
|
Les
conséquences de la fusion des géants de l’industrie du colorant (qui détenaient
alors plus de 90% de la production mondiale) dans la Guerre chimique furent extrêmement
importante, comme nous le verrons par la suite. André Moureu, dans un ouvrage
paru en 1920 (La chimie et la Guerre), jugeait ainsi les conséquences de la création
de l’I.G. Farben : « il est certain que sans la puissance de son
industrie, et tout particulièrement de son industrie chimique ; sans ses
usines de matières colorantes aisément et rapidement transformables, le cas échéant,
en usine à explosifs ou autres produits de guerre éventuels ; sans la
situation misérable, qu’elle connaissait bien, de notre industrie face à la
sienne, jamais l’Allemagne ne nous eu déclaré la guerre ».
Devant l’émergence
de ces nouveaux et redoutables concurrent, les trois dernières
grandes firmes chimiques s’unirent à leur tour en 1908 (Hoecht, Cassella
et Kalle).
De la mobilisation à l’impasse.
Avant d’examiner quel furent les premiers
développement des hostilités chimiques, il convient d’exposer brièvement
les facteurs ayant concouru à l’apparition des armes chimiques.
Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand
d’Autriche était assassiné à Sarajevo par un Bosniaque, sujet Autrichien
mais Serbe de cœur. L’Autriche accusa la Serbie de complicité indirecte dans
cet assassinat, et lui lança un ultimatum d’un mois, qui déboucherait sur
une déclaration de guerre s’il n’était pas accepté.
A l’époque, l’Europe vivait sous le régime
de deux systèmes d’alliance: la Triple alliance liant l’Allemagne,
l’Autriche-Hongrie et l’Italie ; et la Triple entente qui unissait la
France, la Grande Bretagne et la Russie. Un conflit semblait alors inéluctable.
L’Europe s’y préparait depuis de nombreuses années. La France, depuis la défaite
de 1870, cultivait sa volonté de revanche par un patriotisme quasi fanatique
pour récupérer l’Alsace-Lorraine. Quant à l’Allemagne, c’était un état
jeune, dépourvu d’espace colonial important, mais qui entretenait une
puissante volonté d’hégémonie et une doctrine militaire poussée.
Le 28 juillet, l’Autriche déclara la
guerre à la Serbie et les diplomates cédèrent la parole aux militaires. Les
principales décisions gouvernementales seront dès lors liées aux plans de
campagne des états-majors. Ils avaient tous prévu une guerre courte, rapide,
voire foudroyante.
Pour le Grand état-major allemand, le
principe de la campagne avait été défini en détail par le comte Alfred von
Schlieffen. Dans le cadre d’une guerre contre la Russie et la France, le
''plan Schlieffen'' prévoyait d’anéantir la résistance des Français en 30
à 40 jours. Il aurait ainsi les moyens d’attaquer les Russes ensuite, qui
avaient besoin de plus d’un mois pour mobiliser leurs troupes. Dans un premier
temps, le plan allemand prévoyait qu’il suffirait de leur opposer un simple
rideau de soldats pour concentrer toutes les forces sur la France, puis une fois
la victoire emportée, de vaincre la Russie.
La tactique française reposait sur le plan
XVII. Ce plan prévoyait la percée du front en Lorraine et en Sarre,
malheureusement sans tenir compte des redoutables fortifications Allemandes de
la région de Metz, ni du nombre et de la qualité des troupes bavaroises,
stationnées en Lorraine. Les généraux français pensaient que l’on
gagnerait la guerre grâce à la doctrine de l’offensive à outrance ; c’était
là ignorer la puissance d’arrêt des armes à feux modernes. La seconde
partie du plan français visait à reconquérir l’Alsace rapidement, sans se
soucier des nombreuses troupes allemandes qui y étaient massées depuis de
longues années.
Dès lors, le système des alliances se mit
en route et le conflit général éclata. Le premier août, l’Allemagne déclarait
la guerre à la Russie et la France mobilisait. Le 3, l’Allemagne déclara la
guerre à la France et le 4, l’Angleterre entrait en guerre alors que les
troupes allemandes pénétraient en Belgique.
Initialement, le plan Schlieffen réussit
au-delà de toute espérance. Les armées françaises battèrent en retraite dès
le 24 août, et les armées de von Kluck et von Bulow menaçaient Paris. Mais,
grâce à des observations aériennes, Joffre exploita le fléchissement des
troupes de von Kluck qui se dirigeaient vers le sud-est pour éviter Paris, et
lança une contre-offensive sur la Marne le 6 septembre, qui s’acheva le 9 par
une nette victoire française, au prix de pertes effroyables. La situation de la
France était rétablie, mais c’était bientôt la fin de la guerre de
mouvement, qui fit place bientôt à une toute nouvelle forme de combats : la
guerre de position. Les espoirs des états-majors en une guerre courte s’était
évanoui, et laissèrent place à une situation que personne n’avait prévue.
Les armées s’enterrèrent l’une en face de l’autre sur un front de 700 km
qui traversait la France de la Belgique à la frontière suisse.
Cependant, la forme nouvelle des combats sur
le front inquiétait les dirigeants militaires : elle gelait toute manœuvre
et personne ne savait comment faire pour retrouver la mobilité des armées, qui
seule, pouvait amener la victoire. Ce changement radical dans la nature des
combats entraîna des modifications dans l’emploi des armes, en accroissant
notamment le rôle de l’artillerie. On commençait désormais à utiliser des
engins à tir courbe, pour pilonner les positions défensives adverses qui
s’enterraient de plus en plus profondément. C’était le début de
l’artillerie de tranchée, qu’il fallut développer. On réinventa la guerre
de siège du Moyen-Age, en utilisant des vieilles bombardes sorties du fond des
arsenaux, en fabricant des pétards artisanaux qui deviendront des grenades, en
inventant des arbalètes pour envoyer des projectiles explosifs sur
l’adversaire. Avant les assauts, il était nécessaire de détruire les défenses
adverses et en particulier les réseaux de barbelés, par une préparation
d’artillerie, demandant de plus en plus de canons et de projectiles.
L’ennemi y répondait par un contre-pilonnage. La guerre devint une guerre de
matériel où les réserves humaines s’affaiblissaient dans des assauts
meurtriers dont l’enjeu pitoyable et sanglant avait pour but la prise d’une
minuscule bande de terrain, ne mesurant parfois pas plus de cinquante mètres.
L’état-major français poursuivit avec
entêtement une politique offensive, dans le seul but de rompre la ligne de défense
ennemie pour retrouver la liberté de mouvement. Pour les Allemands, il
apparaissait, dès lors et plus que jamais, nécessaire de trouver des armes
nouvelles, qui permettraient de changer la situation sur le front. Le problème
de la guerre de position, est que l’attaquant, en sortant de ses positions
retranchées, s’exposait à la puissance de feu des armes adverses, qui étaient
solidement protégées et camouflées. Il fallait donc trouver une arme nouvelle
qui permettrait de toucher l’adversaire et de le neutraliser au sein même de
son dispositif de retranchement. Obnubilé par la reconquête du mouvement et la
percée du front ennemi, l’Etat major allemand était prêt à envisager
toutes les innovations militaires successibles de dénouer la situation.
Les nécessités d’adaptation à la guerre nouvelle.
Les états-majors n’avaient pas prévu une
guerre longue, et n’avaient donc pas constitué de stocks de matériel. En
quelques mois de guerre, la situation devint critique particulièrement pour
l’Allemagne qui était étranglée par un blocus depuis le début du mois de
novembre 1914. Initialement, l’objectif du plan Schliefen était d’obtenir
la victoire de l’Armée allemande, de façon foudroyante. De fait, l’hypothèse
d’une guerre de longue durée n’avait absolument pas été prise en considération.
Les militaires avaient donc complètement écarté tout plan de mobilisation
industrielle et économique. Il fallut l’intervention de Walther Rathenau,
directeur de l’AEG (Allgemeine Elektrizitatsgesellschaft ou Compagnie Générale
d’énergie), pour sensibiliser le Ministre de la guerre. Rathenau était un
industriel et un homme politique respecté (il deviendra Ministre des affaires
étrangères sept ans plus tard), à la tête de plus de cent entreprises
d’envergure, tant en Allemagne que dans le reste de l’Europe, et ce qu’il
présenta au général von Falkenhayn, Ministre de la Guerre, devait conduire
l’Allemagne à la défaite d’ici quelques mois. Aveuglé par le concept
d’une guerre rapide, l’état major allemand avait complètement négligé de
prévoir une campagne s’étalant sur plus de six mois. Pauvre en matières
premières stratégiques, l’Allemagne était complètement dépendante de ses
importations. Cet aspect, ses ennemis l’avait parfaitement compris et avaient
instauré rapidement un blocus maritime qui devait la contraindre à la défaite.
Le ministre de la guerre, Erich von Falkenhayn, décida donc de créer un office
de guerre pour les matières premières, qu’il plaça sous la direction de
Walter Rathenau. Dans ces conditions, il était indispensable de prévoir un
contrôle et un rationnement des stocks, mais aussi un programme de recherches
et de développement de produits de synthèse pour remplacer les matières premières
devenues indisponibles. L’inventaire des stocks en Allemagne confirma les
sombres prédictions de Rathenau, il était plus qu’alarmant :
l’industrie d’armement ne disposait de stocks ne couvrant que six mois de
campagne. Le plus préoccupant était la pénurie de nitrates qui rendait la
production d’explosifs vulnérable. En raison du blocus, l’Allemagne ne
disposait plus des nitrates du Chili, si bien qu’avec les faibles stocks
existants, les experts reconnaissaient la nécessité de mettre fin à la guerre
au printemps 1915, faute de munitions, si aucune solution n’était trouvée
d’ici là. Rathenau chargea alors un chimiste allemand de renom, Fritz Haber,
de diriger la section Chimie du nouvel office, avec priorité absolue pour la
recherche des nitrates. Haber était arrivé à Berlin en 1911 pour diriger un
organisme semi-public, crée par le Kaiser, dont le but était de drainer des
fonds privés vers la recherche. Il fut ainsi amené à rencontrer de nombreuses
personnalités, à commencer par l’Empereur, et à exercer une influence
parfois décisive sur les événements scientifiques
de son pays. Il eut ainsi un rôle à jouer dans la venue d’Albert Einstein en
Allemagne, qui devint rapidement un de ses amis.
|
 |
|
 |
|
|
Walther Rathenau |
|
Kayser
Wilhelm Institut |
|
Rapidement, Haber s’entoura de nombreuses
personnalités et notabilités, dont plusieurs prix Nobel. Dans les premiers
jours du fonctionnement de la section chimie du nouvel office, l’accueil des
officiers du Ministère aux chimistes fut glacial. Mais les évènements
militaires des dernières semaines du mois de septembre 1914, avec la défaite
des armées allemandes face aux Français sur la Marne, l’enlisement de la
guerre de mouvement et la l’effondrement des espoirs portés par le plan
Schliefen changèrent la donne. Rathenau, soutenu par Haber, réussit à faire
convoquer Carl Bosch au Ministère. Arrivé en catastrophe, ce dernier finit par
convaincre les militaires les plus obtus de la nécessité de mettre fin à la
guerre si aucun substitut aux nitrates chilien n’était trouvé rapidement. La
technique Bosch-Haber, sous condition d’être transformée, autoriserait la
synthèse d’acide nitrique, composé employé pour fabriquer des explosifs.
Mais une telle entreprise nécessiterait des efforts gigantesques. Les espoirs
en la victoire engloutis par la ruine du Plan Schliefen renaissaient en partie
dans l’espérance de la réussite du programme Bosch pour l’acide nitrique.
Bosch obtint du gouvernement tout ce dont il avait besoin : retour de tous
les spécialistes mobilisés au front, mise à disposition de tous les matériaux
nécessaires à la construction de la nouvelle usine d’Oppau, subvention
gouvernementale à la hauteur du projet. La guerre des chimistes venait de
commencer.
|
 |
|
 |
|
|
Carl Bosch |
|
Fritz Haber |
|
Pour modifier son procédé, Fritz Haber fit
démobiliser les chimistes qui avaient été appelés sous les drapeaux, et mit
en place une équipe travaillant jour et nuit. Le développement industriel de
la transformation de l’ammoniac en acide nitrique n’était pas une mince
affaire, et devint la priorité absolue pour le ministère de la guerre, comme
pour l’Allemagne. En effet, pour employer l’ammoniaque produit à l’usine
d’Oppau , il fallait le transformer en acide azotique et appliquer la
technique à une réalisation industrielle. Bosch avait réalisé de façon expérimentale
et en laboratoire, la réaction nécessaire à la production de poudres et
d’explosifs ; mais pour aboutir à une production de masse, l’effort a
accomplir était sans précédant. Les recherches se poursuivirent sans
interruption, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mobilisant les efforts de
toute l’industrie chimique et de tous les chercheurs. Les mois s’écoulant,
la question de l’azote devint une question de vie ou de mort pour
l’Allemagne. Plus que jamais, la
rupture du front nécessaire à la reprise de la mobilité des armées
s’imposait. Au début de l’année 1915, les stocks de nitrates étant
quasiment épuisés et les travaux de Bosch n’étant pas encore terminés, les
militaires semblaient prêt à tout pour brusquer la situation sur le front. Nul
doute que cette situation influença pour beaucoup les décisions qui furent
prises en ce début de 1915. La production de nitrates synthétiques ne fut résolue
qu’au mois de mai 1915 ; grâce aux ingénieurs de la BASF et à
l’avancée des travaux de synthèse d’avant-guerre, l’usine d’Oppau était
opérationnelle à cette date, et une deuxième usine fut créée. La production
des deux usines permit alors à l’Allemagne de disposer d’acide nitrique et
d’explosifs en quantité suffisante pour mener la guerre. Les chimistes
allemands, grâce à une innovation technique, venaient d’empêcher leur pays
de perdre la guerre. Carl Bosch fut présenté comme un héros national. L’état
major semblait, plus que jamais, disposé à entendre ses chimistes lui proposer
des solutions à ses problèmes. La guerre chimique commençait.
Les premiers travaux de recherche visant à développer l’arme chimique.
Depuis toujours, l’homme n’a eu de cesse
d’utiliser tous les moyens disponibles et à sa portée pour obtenir ce
qu’il convoitait, particulièrement dans l’usage de l’art militaire et de
la Guerre. Son imagination et son esprit inventif lui permit de mettre en œuvre
de multiples procédés tactiques, notamment ceux visant a déloger un
adversaire retranché dans des positions inexpugnables. Depuis l’antiquité,
l’utilisation de l’arme chimique au cours d’opérations militaires semble
récurrente. L’emploi de fumée irritantes ou toxiques, obtenues selon de
nombreux procédés, est connu depuis fort longtemps et relaté dans de nombreux
ouvrages.
A
la fin du XIXe siècle, les progrès réalisés dans le domaine de la chimie
ayant été particulièrement important, les perspectives de développement de
l’utilisation de ces armes nouvelles, lors d’un futur conflit, semblaient
devenir crédibles. Si bien que les nations européennes jugèrent opportun
d’en prohiber l’usage. En 1874, la Déclaration de Bruxelles interdisait
l’utilisation de poison ou d’armes empoisonnées ; elle ne fut
cependant pas ratifiée. Sur l’impulsion du tsar Nicolas II, une Conférence
internationale fut réunie à La Haye en 1899. Ses 36 signataires
s’interdirent « l’utilisation de projectiles dont le seul objectif
est de diffuser des gaz asphyxiants ou délétères ».
Parmi les grandes puissances, seul la Grande-Bretagne et les Etats-Unis
refusèrent d’adhérer à ladite convention.
Toujours à La Haye, en 1907, une nouvelle
convention fut signée, prohibant en temps de guerre « l’emploi de
poison ou des armes empoisonnées » et « d’employer des
armes, des projectiles ou des matières propres à causer des maux superflus ».
En 1914, quand le conflit éclatait, l’ensemble des parties en conflit
avaient ratifié la nouvelle convention. Ainsi, à l’aube de la Première
Guerre mondiale, l’arme chimique ne constituait en rien une nouveauté, même
si son utilisation massive n’avait jamais été réalisée.
Contrairement à une idée répandue, la
Guerre chimique ne fut pas initiée par l’Allemagne mais bien par la France, dès
le début des hostilités. Les premières armes chimiques n’avaient alors pour
but que de déloger l’ennemi de positions inaccessibles aux armes
conventionnelles. Des recherches similaires furent menées également outre-Rhin
après le début de la campagne, si bien qu’en réalité, avant le 22 avril
1915, chaque protagoniste avait entamé des études visant à utiliser des
substances toxiques dans un but tactique.
1) Qui sème le vent... où les innovations françaises.
Les recherches françaises sur les armes
chimiques commencèrent très précocement et bien avant le conflit. Tout sembla
débuter près de quinze années avant la Première Guerre, lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris. Le
contexte industriel européen était en pleine mutation. La chimie était
devenue une véritable industrie avec des procédés de production à grande échelle
jamais connus jusqu’alors et c’est la chimie allemande qui était de loin la
plus puissante au monde. Le Ministère de la Guerre chargea le plus jeune des
quatre chimistes que possédait le service de l’Artillerie au sein de son
laboratoire de chimie de la Section technique de l’artillerie, le capitaine
Nicolardot, de rédiger un rapport sur les substances chimiques figurant à
l’exposition et susceptible de présenter un intérêt militaire. Le jeune
capitaine, qui n’a alors que 29 ans, polytechnicien, est promis à un bel
avenir. Il deviendra chef du laboratoire de chimie de la section technique de
l’artillerie, quelques années plus tard.
L'exposition de 1900
Dès le début de son enquête, Nicolardot
fut impressionné par l’importance de la production allemande en chlore et en
brome. Il fut également marqué, lors d’un entretient avec un groupe de
chimistes allemands, par la réponse que lui fit l’un d’entre eux : « Un
jour, il m’arriva d’entendre un propos qui confirma mes craintes. Dans un
groupe de chimistes allemands, l’un d’eux parlant français répondit très
aimablement à mes questions sur le chlore. Puis se retournant vers ses
compatriotes qui ne parlaient pas ou ne voulaient pas parler français, il leur
dit en allemand que je lui parlais du chlore, que je m’étonnais de la quantité
produite en Allemagne et avec un gros rire, il ajouta : assez pour noyer
Paris ! ». Dans son rapport, le jeune capitaine s’attacha
particulièrement au chlore, aux nouvelles méthodes permettant de le liquéfier
et donc de le transporter en grande quantité et mettait en garde le Ministère,
avec une remarquable clairvoyance, contre le danger que représenterait une
attaque chimique : « Il est à craindre que dans une guerre de siège
les Allemands ne songent à utiliser l’énorme masse de chlore dont ils
disposent et celle du brome qu’ils peuvent augmenter sans limite ».
Le général Deloye, directeur de l’Artillerie, ne semble pas avoir pris au sérieux
les recommandations de Nicolardot. Ce dernier proposa également plusieurs
moyens de protection contre le chlore, particulièrement bien adaptés : un
masque protecteur à l’hyposulfite de soude avec une soupape expiratoire ainsi
qu’un procédé de neutralisation par pulvérisateur de vigneron ; les
deux furent adoptés plus de quinze années plus tard.
La Commission secrète des substances
puantes
Tout aurait pu en rester là, mais le doute
que Nicolardot avait semé au sein du Comité et de la Direction de
l’artillerie motiva son rappel et celui du commandant Lepidi, en novembre
1905. Ils se virent alors confier l’étude secrète de « gaz ne
tombant pas sous le coup de la convention de La Haye, c’est à dire ni
asphyxiants, ni délétèrent, de gaz simplement puants mais qui devaient sentir
tellement mauvais que toute position devrait devenir intenable ».
Les recherches devaient permettre de fixer quelles substances pouvaient
présenter un intérêt militaire et pouvaient être employées sans violer les
termes des conventions internationales. Elles devaient également déterminer si
d’autres produits, interdits par ces mêmes conventions, pouvaient se révéler
utiles lors d’un conflit militaire. La Commission des substances dites puantes
vit ainsi le jour en 1905, dans un secret absolu. Aucun ordre écrit ne fut donné,
malgré l’insistance de Nicolardot ; « Le colonel directeur de
la Section Technique de l’Artillerie devait même se retirer
chaque fois que le commandant Lepidi ou moi parlions au général de la question
des gaz puants et jusqu’à la fin de l’étude il n’en connut rien ».
La Commission étudia de nombreux composés jugés comme nettement délétèrent,
toxiques ou asphyxiants. Le premier travail effectué fut un travail de
recherche dans la littérature scientifique, qui permit de recenser
de très nombreux corps aux propriétés jugées comme intéressantes.
Leurs propriétés, leurs moyens de synthèse et quelques caractères
particulier comme leur conservation dans le temps et dans l’enveloppe de
projectiles furent également regroupées. Avec une clairvoyance et une
intuition remarquable, les chimistes français étudièrent de nombreux composés
qui furent parmi ceux les plus utilisés, une dizaine d’années plus tard sur
le champs de bataille de la Première Guerre mondiale.
Par la suite, ces matières gazeuses,
liquides et solides furent regroupées en cinq catégories différentes, selon
qu’elles étaient prohibées ou non par la convention de La Haye. Cette
classification s’imposa en raison des
impératifs militaires du moment, mais comme Nicolardot l’avoua lui-même, la
démarcation entre les diverses catégories n’étaient pas toujours très
nette. En effet, certains d’entre eux pouvant figurer dans deux voir même
trois catégories à la fois. Cette classification adoptée par la Commission,
comme nous le verrons par la suite, fut confidentiellement utilisée pendant de
nombreuses années et fut une source d’erreurs d’appréciation aux conséquences
très importantes. Parmi toutes les substances sélectionnées, une trentaine
furent essayées et une dizaine retenues. Nous ignorons la nature exacte des
essais menés à cette époque, mais selon toute vraisemblance, des essais
d’agressivité en laboratoire et en plein air furent effectués ainsi que des
essais de projectiles toxiques. Les premiers furent exécutés près du fort de
Clamart et les autres au plateau de Satory. Les possibilités de production ,
françaises et allemandes furent également évoquées.
Les propriétés des différentes substances furent comparées par les
membres de la Commission,
qui n’hésitèrent pas à se soumettre à leur action. « Les
impressions varient avec les circonstances, les organismes supportant d’une
manière très différente l’action d’une même substance ».
| Classification
des substances chimiques adoptée par la Commission |
| Gaz asphyxiants |
Interdits par la Convention de
La Haye |
| Gaz délétères |
Interdits par la Convention de
La Haye |
| Matières corrosives |
Non interdits par la
Convention de La Haye |
| Matières puantes |
Non interdits par la
Convention de La Haye |
| Matières incendiaires |
Non interdits par la
Convention de La Haye |
Dans les substances délétères, la
Commission classa de nombreux composés, dont nous citerons plus particulièrement :
l’acide cyanhydrique, différents cyanures et cyanogènes, le cacodyle, le
chlore, le brome, l’oxychlorure de carbone. Une dizaine furent essayés de
1905 à 1906, dont : le bromure de cyanogène, l’hydrogène arsénié,
l’anhydride sulfureux, le brome, l’acide chlorhydrique, le chlorure et le
phosphore d’étain. Seuls le brome, le chlore et le bromure de cyanogène
furent retenus ; ce dernier particulièrement en raison de ses possibilités
de synthèse en France. Pour les
deux premiers, la production était alors nulle. Pour le dernier, il
n’existait pas de grande disproportion entre la production française et
allemande. Il en était de même pour l’acide cyanhydrique, un corps qui
retint l’attention de Nicolardot. Il se pencha sur sa conservation et les
problèmes de polymérisation qu’elle présentait et proposa quelques mélanges
stables indiqués dans la littérature
Il est important de noter que les possibilités
de protection furent également évaluées pour juger de l’efficacité et de
l’opportunité de leur emploi militaire.
La clairvoyance de la Commission fut tout à
fait remarquable. En effet, en terme de tonnage, le chlore fut l’agent
chimique de loin le plus utilisé par l’ensemble des belligérants durant la
première Guerre mondiale. Suit le phosgène et ses dérivés, les cyanures et
l’acide cyanhydrique (stabilisée sous un mélange dénommé Forestite), les dérivés
du cacodyle et de l’arsenic sous forme de dérivés appelés arsines, et enfin
le brome et ses dérivés.
|
Substances classées
comme délétères, proposées et plus particulièrement étudiées par la
Commission des substances puantes en 1905 et 1906. |
|
Acide
cyanhydrique
Chlore
Brome
Oxychlorure de
carbone |
Dans les substances classées comme
corrosives et donc supposées comme n’étant pas interdites par la
convention de La Haye, furent rangés de nombreux composés aux propriétés
diverses, parfois lacrymogènes, irritantes, suffocantes et vésicantes. Il est
intéressant de noter que déjà, la Commission remarqua de nombreuses
substances qui furent par la suite utilisés en grande quantité pendant le
conflit dont : l’éther bromacétique, la bromacétone, la chloracétone,
les bromures de benzyle, le chloroformiate de méthyl chloré et perchloré, le
chlorosulfate de méthyle et d’éthyle, l’ypérite et la chloropicrine.
Celles qui furent essayées à Satory furent l’oléum, les acétones chlorées,
le bromure de benzyle, les aldéhydes formiques, l’éther bromacétique et la
chloropicrine. L’acroléine, aux propriétés intéressantes fut cependant
rejetée en raison de sa polymérisation trop rapide. Les aldéhydes formiques
et éthylique parurent décevant en plein air. Mais plusieurs composés
retinrent l’attention des chimistes : le bromure de benzyle, les acétones
chlorées, l’éther bromacétique et la chloropicrine. Les méthodes de synthèse
décrites dans la littérature scientifique furent relevée comme les propriétés
physiologiques des composés. Nous
ignorons la finalité exacte de ces études, mais il reste certain qu’elles
devaient permettre d’évaluer la pertinence de leur emploi militaire. Encore
une fois, pratiquement toutes ces substances furent utilisées sur le champs de
bataille de la première Guerre ; elles forment même quasiment
l’essentiel des agents chimiques utilisés durant cette période.
Faute d’études sur l’action
physiologique de ces substances, on retrouve classé dans cette catégorie d’éléments
considérés comme « corrosives et non interdites par la convention de La
Haye », des composés qui ont en réalité de fortes propriétés
suffocantes (chloroformiate de méthyl chloré et perchloré, connus sous leurs
appellations de Palite et surPalite,
la chloropicrine, la bromacétone, la chloracétone) ou vésicantes comme l’Ypérite.
Cette méconnaissance des propriétés physiologiques sera à l’origine
d’erreurs d’appréciations et de choix dans les années 1915 et 1916.
| Substances classées comme corrosives, proposées
et étudiées par la Commission des substances puantes en 1905 et 1906. |
|
Ether bromacétique
Bromacétone
Chloracétone
Bromures de
benzyle
chloroformiate
de méthyl chloré
Chlorosulfate de
méthyle et d’éthyle
Ypérite
Chloropicrine |
Enfin, des substances puantes furent
également étudiée et une finalement adoptée, sous les initiales de M.A.O..
Nous ignorons la nature de ce composé. Selon le rapport de Nicolardot, ces études
furent alors stoppées, malgré que certaines substances aient vivement retenu
l’attention de la Commission. Les chimistes considérèrent leur rôle comme
terminé après l’adoption du M.A.O.. Il semble cependant, soit que les
rapports de Nicolardot aient été conservés par des personnes influentes au
sein de l’artillerie, soit que quelques membres de la Commission aient pu
jouer à nouveau un rôle dans des recherches similaires, que ces
études et leurs conclusions marquèrent les esprits de quelques généraux.
La Police et l'Armée adoptent une substance corrosive, ou plus exactement un
produit suffocant.
En mai 1912, une nouvelle Commission fut
réunie sous l'impulsion du préfet de police, Louis Lépine, dans le but
d'élaborer des moyens d'action contre les malfaiteurs barricadés. La
commission fut composée d'André Kling, chimiste du laboratoire municipal de la
Ville de Paris et de son directeur, monsieur Sanglé-Ferrière, d'un membre de
l'Institut Pasteur, d'un membre de l'Académie de médecine et du
capitaine Delacroix de la section technique du Génie. Il fut recommandé l’usage de l’éther
bromacétique, par ailleurs déjà proposé et étudié en 1905-1906. Nous
ignorons exactement quels liens pouvaient exister entre les deux commissions, celle de 1912
et celle de 1905, mais en 1906, Nicolardot avait déjà souhaité adopter ce
produit. En 1912, des projectiles de 26mm chargés de cette substance, avaient
été utilisés lors de l’arrestation de la « bande à Bonnot » à
Choisy-le-Roy, par les policiers de la Ville de Paris. L’efficacité de cette
substance motiva de nouveaux essais au Laboratoire municipal pour le compte de
l’Etablissement central du matériel du Génie. Le 8 juillet 1913,
l’introduction de cette première arme chimique dans l’armée française fut
effective. Il est important de noter que selon la classification proposée en
1906, ce produit entrait dans la catégorie des substances corrosives et non
interdites par les conventions de La Haye. Selon toute vraisemblance, les
militaires français, à défaut d’essais conséquents ou d’avis pertinents,
ignoraient les propriétés suffocantes des engins qu’ils avaient fait
adopter.
Les Français utilisèrent ainsi, dès le début
de la guerre, des munitions chargées de produit ''neutralisant'', des
projectiles de pistolet lance-fusées chargés de 19 cm3 d’éther bromacétique
(ou bromacétate d’éthyle), dont la portée avoisinait 230 mètres, ainsi que
des grenades suffocantes lancées manuellement jusqu'à une trentaine de mètres.
Ces armes étaient destinées à un usage intérieur, la volatilité du produit
les rendant pratiquement inefficaces à l’air libre. Cependant, leur toxicité
n’était pas négligeable, puisqu’une minute passée dans une atmosphère à
3g/m3, concentration que l’on obtenait aisément par l’explosion
d’un projectile dans un espace clos, était mortelle. On fit usage de ce
produit dès le début des hostilités, les bataillons du Génie débutant la
campagne avec 30 000 projectiles et un nombre indéterminé de grenades. Les
produits chimiques étaient fournis par la société Poulenc, l’enveloppe et
le chargement par la société Ruggieri.
|
 |
| Grenade suffocante française, adoptée par
l'établissement central du matériel du génie, le 8 juillet 1913. |
Grenade Bertrand |
Dans une publication de la revue Science du
2 mai 1919, Weiss décrivait ainsi leur emploi : « Ces grenades à
fusil étaient remplies de bromacétate d’éthyl aux propriétés lacrymogènes,
faiblement suffocantes et toxiques. Elle étaient destinées aux attaques sur
les ouvrages en flanquement, les casemates et les couloirs de forteresses
permanentes dans lesquelles on devait les introduire en tirant au travers des créneaux.
Les servants des mitrailleuses et des pièces de ces ouvrages en flanquement étaient
gênés par les vapeurs et l’attaquant en profitait pour franchir le
retranchement. Pendant la guerre de tranchée, on a fait un emploi de ces
grenades suffocantes que l’on peut considérer comme inutile car la petite
quantité de liquide qu’elles contenaient ne pouvait être réellement
efficace à champ ouvert ». Les
stocks furent vite épuisés, et une nouvelle fabrication de grenades
suffocantes françaises débuta en novembre 1914, mais la carence en brome
imposa alors le remplacement de l’éther bromacétique par de la chloracétone.
Cette dernière possédait des propriétés lacrymogènes moins marquées, pour
une toxicité très légèrement inférieure.
Elle était donc plus dangereuse, car mettant moins en garde par son action
lacrymogène. Sa toxicité était environ égale à celle de la bromacétone ou
de l’acide cyanhydrique. Selon Haber, le produit létal était de l’ordre de
4000 ; en principe, un sujet exposé décèderait en trois secondes dans
une atmosphère saturée, ou en une minute dans une concentration de quatre
grammes par mètre cube. Ces propriétés sont à rapprocher de celles du
chlore, dont le produit létal est évalué à 7500, soit une toxicité presque
deux fois moindre. Il ne s’agissait donc en rien d’engins peu toxiques ou
inoffensifs, mais il ne semble pas que les militaires français en aient eu
conscience, n’ayant pas cherché à mener des études supplémentaires. Selon
le rapport de la commission des substances puantes, rédigé dix années
auparavant, la chloracétone ne présentait pas d’effets délétèrent et ne
violait pas les conventions internationales ; pourtant, Nicolardot écrivit
à son égard : « j’aurai voulu les voir adopter quoique
leur odeur ne fut pas désagréable estimant que soit par l’oléum, soit par
une balle, un homme pouvait être mis hors de combat ». En rase
campagne ou à champs ouvert, la faible quantité de substance répandue n’était
pas suffocante. Mais dans un espace clos, comme un blockhaus, un abris, une
tranchée couverte, les concentrations attendue étaient susceptibles de
provoquer de graves accidents, voir la mort, en peu de temps. La notice distribuée
par le Ministère de la Guerre le 21 février 1915, précise que les vapeurs répandues
par ces engins suffocants ne sont pas délétères, au moins à faible dose.
Seulement, leur usage fut recommandé dans des espaces confinés, là où les
propriétés de ces substances n’étaient plus anodines. Le chlore utilisé
par les Allemands à Ypres le 22 avril 1915, lors de l’opération retenue
comme étant la première attaque chimique, était donc nettement moins toxique
et utilisé à l’air libre.
|
 |
|
|
Cartouche suffocante pour pistolet lance
fusée. |
|
Dès le début de l’année 1915, on
imagina utiliser à grande échelle la grenade suffocante dans les tranchées.
Le 21 février 1915, parut une notice sur les engins suffocants destinée à
accompagner leurs livraisons en première ligne. Cette notice précisait :
« Les vapeurs répandues
par les engins suffocants ne sont pas délétères, au moins, à faible dose, et
leur action n’est que momentanée ; elle dure un temps variable selon les
circonstances atmosphériques ». Le 17 mars 1915, 10 000 grenades
supplémentaires et 10 000 fusées furent livrées au front, mais l’engin eu
un tel succès que le ministre de la Guerre renouvela sa commande le 30 mars, et
demanda la livraison de 90 000
paires de lunettes destinées à la protection des assaillants. Ce même jour,
un programme de fabrication ambitieux fut mis sur pied ; il devait
permettre la livraison d’un millier de ces grenades par jour, à compter du 19
avril 1915. Les troupes les réceptionnèrent à partir du 20 avril 1915. A
partir du 1er mars, les communiqués allemands mentionnèrent régulièrement
l’utilisation des engins suffocants français sur le front de l’Ouest. A la
mi-mai, la production atteignait 1000 unités par jour.
|
 |
|
|
Gabriel Bertrand |
|
D’autre part, dans les premiers jours de
janvier 1915, le directeur de l’Institut Pasteur, le docteur Roux, avait présenté
au général en chef la proposition de l’un de ses chefs de service. Gabriel
Bertrand, 48 ans, pharmacien et chimiste de grande renommée, était également
un profond patriote. Professeur de chimie à la Sorbonne, il était également
directeur du laboratoire de chimie biologique de l’Institut Pasteur.
Il proposait une grenade, constituée de 6 fragments en fonte, formant
une sphère creuse, et contenant en son centre une ampoule en verre, remplie de
chloracétone, une substance lacrymogène déjà utilisée. En tombant sur le
sol, l’ampoule se brisait et libérait son contenu. Jugée comme peu efficace
à l’air libre, la grenade était destinée à être utilisée dans un espace
clos. Le général en chef, trouvant l’idée intéressante, avait donc demandé
au général Curmer, qui s’occupait de la mise au point d’armes spéciales,
de suivre cette proposition, et celui-ci prit contact avec monsieur Bertrand le
4 janvier 1915. Une commande de grenades fut ensuite passée auprès de Gabriel
Bertrand, qui fut le seul fournisseur, et sa fabrication débuta au mois de
mars. Dans la semaine du 7 au 14 avril, 4 000 premières grenades Bertrand
furent livrées. Son poids avoisinait les 500 grammes et l’ampoule de verre
contenait environ 25 g de chloracétone.
Le 24 avril fut diffusée la notice descriptive de la grenade Bertrand en
même temps que sa livraison sur le front. En mai 1915, le production s’élevait
à 3000 unités par jour. Les
premiers enseignements sur l’utilisation de ces engins avaient été tirés en
quelques mois ; la notice de la grenade Bertrand précisait : « Il
n’y aura jamais lieu de l’employer en rase campagne ni par grand vent. Il en
faut environ une par mètre courant de crête de feu pour rendre intenable une
tranchée. Son efficacité se fera surtout sentir dans l’attaque des tranchées
couvertes, des blockhaus, des abris et des maisons ».
Il n’était ainsi plus question d’engins aux propriétés non délétères,
les concentrations obtenues dans un espace clos avec plusieurs grenades où
projectiles étant suffocantes et parfois létales.
|
Effets
physiologiques comparés de la bromacétone, de la chlorocétone et du
chlore |
|
|
Bromocétone |
Chloracétone |
Chlore |
|
Seuil de
l’action lacrymogène |
1 mg/m3 |
18 mg/m3 |
10 mg/m3 |
|
Concentration
maximale supportable
|
10 à 30 mg/m3
|
100 mg/m3
|
100 mg/m3
|
|
A cette
concentration, le blépharospasme interdit toute vision. Les yeux se
ferment par réflexe et sécrètent une quantité importante de larmes qui
limitent les lésions. Au delà de 100 mg/m3 , on observe une
violente irritation cutanée. L’utilisation en espace clos telle que prévu
pour ces engins est mortelle en environ une minute.
|
La dose léthale
est estimée à 60 mg. Lors d’une attaque par vague, à une exposition
moyenne de 300 à 600 mg/m3 , ceci correspond à une exposition
de 20 à 30 minutes.
|
|
Constante de
Haber ou nombre létal |
4000 |
3000 |
7500 |
|
Observations |
A l’état
liquide, le toxique provoque des brûlures chimiques qui peuvent conduire
à la cécité si elles touchent l’œil. |
|
D’autres essais eurent lieu, souvent
d’initiative personnelle et de façon sporadique. Ainsi, le capitaine
Nicolardot, mobilisé dans l’artillerie du 13e C.A., cru de son
devoir de rappeler à son chef de corps, le colonel Nollet (commandant par intérim
du 13e C.A.) ses recherches sur les armes chimiques. Quelques
grenades furent ensuite emplis de chloracétone, d’éther bromacétique et
d’oléum. Quelques-unes furent
ensuite essayées en novembre 1914 devant le général de Castelnau (commandant
en chef de la IIe armée), puis en décembre 1914 devant le général Eydoux
(commandant le IIe C.A.). Ce dernier demanda à Nicolardot de lancer plusieurs
de ses grenades dans les tranchées allemandes, mais le chimiste refusa, de peur
de provoquer des représailles. Selon
lui, sa démarche n’avait pour but que d’attirer l’attention de ses supérieur
sur les moyens de riposte dont la France pouvait disposer ; « J’étais
de plus en plus convaincu que les Allemands emploieraient contre nous tous les
procédés scientifiques de destruction ».
Toujours sous son impulsion, un essai de projection de viandes putréfiées
fut exécuté en envoyant dans les tranchées ennemies des charognes de vache
remplis d’explosifs.
Durant l’été 1915, les autorités
allemandes accusèrent les français d’avoir enfreint les engagements pris
lors de la signature de la Convention de la Haye et d’être responsable de
l’escalade chimique. Les autorités françaises s’en défendirent en avançant
que les vapeurs répandues par les engins suffocants n’étaient
pas délétères, et que leur effets n’étaient que momentanés ;
« Obliger l’ennemi à évacuer les tranchées au moyen d’un procédé
qui ne causerait aucun désordre sérieux et durable à l’organisme des
combattants, tel est le problème que l’état major français s’était
efforcé de résoudre, et son souci d’humanité apparaît nettement (…) ».
Nous reviendrons un peu plus loin sur ces notions. Par ailleurs, il est possible
que les autorités françaises ignoraient purement et simplement l’action
toxique des substances dont elles avaient autorisé l’utilisation. Il
n’existait pas de données permettant de quantifier le pouvoir agressif ou
suffocant d’une substance chimique. Notons simplement que l’introduction
puis le développement de leur utilisation répondaient aux mêmes préoccupations
tactiques que celles des allemands : déloger l’ennemi de positions
contres lesquelles l’artillerie était impuissante et retrouver la mobilité
sur le front. Indubitablement, au début de l’année 1915, français et
allemands cherchaient de manière encore confuse, par l’utilisation de
l’arme chimique, à obtenir un avantage tactique sur leur adversaire. Les
autorités françaises avaient ainsi planifiées l’introduction de munitions
d’artillerie emplis de substances lacrymogènes pour le milieu de l’année
1915.
|
 |
|
|
Ci-dessus : article de Presse français
daté du 15 juillet 1915. |
|
Si ces faits sont passés complètement
inaperçu pour le grand public, d’autres ont été relayés par la presse
internationale de l’époque. Depuis le début du conflit, on retrouve relaté
de façon récurrente l’utilisation d’une arme secrète sous forme de
munitions d’artillerie, par les armées françaises. Ces munitions, selon les
différents articles, étaient chargées d’une substance nommée Turpinite,
mise au point par un chimiste français, Eugène Turpin. Une gazette anglaise du
17 septembre 1914 mentionnait déjà la substance secrète. En octobre 1914, le
Daily Mail signal que de nombreux soldats allemands avaient été trouvé mort
dans leurs positions empoisonnés par les gaz. Le 6 janvier 1915, un autre
journal anglais publiait une photographies de cadavres allemands victimes de
grenade à la Turpinite ; la légende était la suivante : « Résultats
de la Turpinite. Rangée de soldats allemands. Cette photographie remarquable a
été prise en Belgique et montre un résultat partiel du nouveau explosif
imaginé par les français. J’ai obtenu des informations certaines sur
l’efficacité des grenades à Turpinite, sujet sur lequel il circule tant
d’histoires fantastiques. Mon informateur donne ces renseignements de première
main, parce qu’il était personnellement présent lorsque cette munition fut
employée pour la première fois en Belgique. Le résultat, déclarait-il, était
tout à fait mortel et couvrait des rangées entières de combattants ennemis
qui étaient tombés morts dans leur tranchée, sans aucune blessure ».
Turpin était l’inventeur d’un explosif, le trinitrophénol, qu’il
baptisa mélinite, adopté pour le chargement de munitions d’artillerie françaises.
Cet explosif avait la particularité d’être fabriqué à partir d’acide
picrique. L’explosion de munitions chargée de cette substance produisait en
effet des vapeurs jaunâtre fort toxiques. Par ailleurs, le phénomène était
connu depuis de nombreuses années puisqu’il avait déjà donné lieu à des
controverses lors de la guerre des Boers (1899 à 1902). On savait depuis que
l’explosion d’une munition dégageait de nombreux gaz toxiques, dont
notamment du monoxyde de carbone. Mais dans la mesure ou l’acide picrique n’était
pas placé dans l’obus dans le but de produire des gaz nocifs et devant
l’effet minime de ce dégagement de substances nocives en comparaison au
pouvoir propre de l’explosion de la munition, aucune suite ne fut donné. Les
Allemands ne donnèrent par ailleurs que très peu de crédits à ces
suspicions.

2) Les recherches allemandes.
Selon Max Bauer,
une personnalité qui joua un rôle important dans le programme chimique
outre-Rhin, l’armée allemande
conduisit quelques expérimentations sur les projectiles chimique, avant guerre.
Ce fait semble confirmé dans un courrier,
écrit après le conflit par Haber à l’un de ses anciens collaborateur. Il y
explique que lors d’un essai réalisé sur le polygone de Whan, un aviateur
lui décrivit que des essais avaient été entrepris avant ou après la déclaration
de guerre, avec des bombes d’avion remplis de phosgène. Toujours selon ce même
personnage, l’expérience fut finalement abandonnée. Il semble improbable de
pouvoir vérifier ces allégations, les sources directes ayant aujourd’hui
disparues. Nous retiendrons simplement que ce fut dans l’espoir de débloquer
une situation qui semblait conduire à une impasse, que les recherches sur les
armes chimiques se développèrent au début de l’automne 1914.
En effet,
moins de deux mois après le début des hostilités et après la défaite de la
Marne, la déconvenue du haut état-major allemand (Oberste Heeresleitung ou OHL)
était complète. La campagne qui devait être courte s'enlisait et le front se
stabilisait. L'OHL remplaça von Moltke, alors chef d'état-major, par
Falkenhayn. Ce dernier, souhaitant par dessus tout retrouver la mobilité sur le
front, chargea un de ses subordonnés en charge de l’artillerie lourde et des
places fortes au sein de l’OHL, le major Max Bauer, de superviser des
recherches, ayant pour mission de développer une nouvelle arme, capable de déloger
un adversaire de retranchements inaccessibles à l'artillerie classique. Le
lobby de la chimie était devenu extrêmement puissant et depuis peu, écouté
par les plus hautes autorités militaires. En effet, depuis la crise des
munitions et des explosifs, l’état major était plus que jamais disposé à
écouter les propositions de sa puissante industrie chimique. Elle était en
voie d’écarter le spectre d’une pénurie de munitions et d’explosifs qui entraînerait
la défaite de l’Allemagne, pourquoi ne pas lui demander de trouver une
solution a la déconvenue stratégique qui immobilisait les armées au front ?
Pourquoi ne pas lui demander de trouver un moyen d’enfoncer le front et de
remporter la décision finale ?
|
 |
|
 |
|
|
Major Max Bauer. |
|
Von Falkenhayn, chef d'état-major. |
|
Dans un
premier temps, pour mener les recherches, le Major Bauer nomma une commission,
formée de consultants scientifique du Ministère de la guerre, membres du
bureau Haber, sous la direction de Walther Nernst, un universitaire de Berlin.
Nernst connaissait bien Max Bauer ; lors d’une visite à l’OHL, fin
septembre, il déjeuna en sa compagnie et celle de plusieurs officiers généraux,
qui prêtèrent une attention
particulière a ses propos sur le rôle de la chimie dans la guerre. Des
scientifiques de grand renom firent bientôt partit de la nouvelle
commission : Richard Willstäter, Emil Fischer et Fritz Haber. Les personnalités
du monde de l’industrie chimique côtoyaient très fréquemment certains
membres du Ministère de la Guerre, principalement pour rendre compte de l’état
des stocks de matières premières. Si bien que les premières propositions
envisagées s’orientèrent rapidement vers une arme utilisant le potentiel des
sous-produits de l’industrie chimique du colorant. Certainement au début du
mois d’octobre 1914, sous l’impulsion de Falkenhayn, une réunion fut
organisée sur le polygone d’essai de l’artillerie de Wahn, et permit de
rassembler des membres de l’OHL, des scientifiques et probablement des membres
de l’industrie. Il était nécessaire de trouver une arme qui ferait sortir
les fantassins adverses de leurs tranchées, qui soit économique et qui
offrirait un avantage durable sur les Alliés pour des mois ou d’avantage. Les
chimistes, connaissant les inévitables accidents des usines chimiques et leurs
effets néfastes, voire mortels, proposèrent alors d’utiliser les gaz
toxiques. Les gaz avaient l’immense avantage d’être des sous-produits de
l’industrie des colorants, dont on pouvait disposer en quantité et dont la
production ne nécessiterait pas d’efforts particuliers. En outre, la supériorité
technique écrasante de l’industrie chimique allemande sur l’industrie française,
permettrait d’obtenir un avantage durable dans le temps.
Dès
octobre 1914, la société Auergesellschaft lançait des essais sur le chlore.
Les recherches s’orientèrent également vers le chargement de projectiles
d’artillerie et aboutirent très rapidement. Le major Bauer se chargea
d’obtenir le soutien des industriels de la chimie, indispensable en cas de
production massive de gaz ; les résultats dépassèrent ses espérances
puisque la firme Bayer, dirigée par Carl Duisberg, se proposa de mettre
l’appareil productif et les laboratoires scientifiques du Cartel des colorants
au service de la recherche sur les gaz. Duisberg, profondément patriote, fut
particulièrement enthousiasmé à la perspective de lancer des recherches, de
produire et d’employer des toxiques comme arme militaire. Non seulement cela
devait lui permettre de relancer son industrie, mais lui offrait également
l’opportunité de devenir un des artisans de la victoire.
Ainsi, les premières recherches débutaient,
sous l’impulsion personnelle de Falkenhayn, au sein de deux entités différentes.
La première réunissait, au sein du bureau Haber appartenant à l’office des
matières premières stratégiques, plusieurs consultants scientifiques du
Ministère de la guerre de haut niveau. De nombreux scientifiques du Kayser
Wilhelm Institut (ou K.W.I.) rejoignirent bientôt l’équipe. La deuxième était
constituée par les firmes chimiques privées et leurs nombreux laboratoires de
recherche. La mise en œuvre des procédés industriels de fabrication des
substances toxiques leur incombait. Mais elles prirent très rapidement une part
importante dans la phase des recherches et des propositions. Cet aspect n’était
évidement pas désintéressé. Il existait une coopération très étroite
entre les industriels et les scientifiques du Ministère ; leurs intérêts
étaient en partie communs. Cette organisation présentait un avantage certain
pour les militaires, qui purent s’affranchir d’une mise en place délicate
et complexe d’institutions chargées, d’une part, de la recherche et
d’autres part, de l’aspect industriel. Les laboratoires privés organisèrent
les premières recherches, les premiers essais, les chargements de cylindres de
toxiques et de projectiles jusqu’à la fin de l’année 1915. Il semble
cependant que ce lobby scientifico-industriel déploya de nombreux efforts pour
promouvoir l’utilisation de nouvelles substances toxiques, ne laissant parfois
aux militaires qu’une impression de contrôle éclairé sur les orientations
prises. De nombreuses substances furent ainsi adoptées et chargées dans des
milliers de projectiles, après la réalisation de quelques tests, pour se révéler
finalement comme inefficace sur le champ de bataille. Au delà de toute logique,
certains composants, particulièrement complexes et coûteux à produire, furent
utilisés alors que des précurseurs de leur synthèse aux propriétés parfois
plus toxiques, furent écartés dans un premier temps. A cet égard, il est
important de noter que les firmes chimiques réalisèrent des bénéfices
importants et que leur chiffre d’affaire était sans cesse en hausse. Carl
Duisberg, à l’été 1915, écrivait ainsi au major Bauer : «Je
voudrais que vous puissiez voir comment cela marche à Leverkusen. L’usine
tout entière est transformée et remise à neuf, elle travaille presque
uniquement pour les commandes de l’armée. En tant que créateur de cette
prospérité, vous avez le droit d’en être fier ».
|
Carl Duisberg |
|
 |
|
|
|
|
Un laboratoire de la
firme Bayer en 1908. |
|
Le premier toxique utilisé fut le
chlorhydrate de dianisidine, probablement proposé
par Duisberg, dont le nom de code fut Niesgeschoss. Il pouvait être très
facilement synthétisé à Leverkusen. Le temps était compté, et dans leur
empressement, les Allemands préférèrent se passer d’une série de tests
pour valider la capacité des nouvelles munitions et réaliser un essai
directement sur le front (après quelques tirs d’essai au centre de Wahn). Le
29 octobre 1914,
les allemands envoyèrent 3000 obus «Ni» de 10,5 cm contenant du chlorhydrate
de dianisidine (Ni-geschoss ou Niesgeschoss, Nies pour Niespulver qui signifie
poudre éternuante) sur Neuve-Chapelle, lors d’une offensive. Le toxique
(environ 550g, fabriqué par la Farben fabriken de Friedrich Bayer)), sous forme
de poussière fine, était placé à côté d’une charge explosive et de
schrapnells dans le corps de l’obus. Ce produit, irritant pour les yeux et le
nez, ne sembla pas avoir été suffisamment efficace puisque l’expérience ne
fut pas réitérée et le projet abandonné. Les troupes françaises, lors de
cette attaque ne remarquèrent même pas qu'elles avaient été victimes d'un
bombardement chimique, certainement le premier de l’Histoire. Malgré tout, près
de 20 000 obus Ni de 10,5 cm furent produits jusqu'à la fin de novembre 1914.
L’OHL réalisa ainsi qu’il était nécessaire de mener des recherches et des
études préalables au chargement d’un nouvel obus chimique.
Déterminés à franchir un cap dans la
guerre chimique, espérant trouver dans l'utilisation de cette nouvelle arme un
moyen de percer le front, les recherches visant à la fabrication d’un obus
toxique furent poussées à fond sans attendre. Pour les mener, une équipe de
huit chimistes fut formée, dont trois futurs prix Nobel : James Franck
(Nobel de physique en 1925), Gustav Hertz (également Nobel de chimie en 1925)
et Otto Hahn (Nobel de chimie en 1944).
L’OHL ne
possédait pas d’officier chimiste, mais le Colonel Gerhard Tappen, chef des
opérations à l’état major, avait un frère qui travaillait au Ministère de
la guerre dans le domaine, de l’artillerie lourde. Hans Tappen était un
scientifique qui avait rédigé un mémoire sur un puissant irritant oculaire le
bromure de xylyle ; il fut ainsi rapidement détaché auprès de l’équipe
qui travaillait déjà à Spandau sur le chargement de projectiles.
La
synthèse du bromure de xylyle (qui sera nommé T Stoff en hommage à Hans Tappen)
était réalisée par bromuration des huiles légères, provenant de la
distillation des goudrons. On obtenait en réalité un mélange complexe,
contenant de nombreux dérivés, appelés plus généralement bromures
benzyliques, dans lequel le bromure de xylyle dominait. Les vapeurs de ces
substances étaient extrêmement irritantes pour les yeux, et leur odeur
rappelait un peu celle que possèderait un mélange d’essence d’amandes amères
et de formol. La toxicité était très faible, mais la puissance lacrymogène
était énorme, pour un seuil d’action assez bas. La faible volatilité de ces
substances rendait leur évaporation très lente, et assurait ainsi la
persistance de leurs effets ; autre avantage : leurs vapeurs étaient
très denses, et s’accumulaient au fond des tranchées. Cela suffisait
aux instances militaires et l’idée de la charger dans une munition
d’artillerie fut rapidement adoptée.
L’équipe de chercheurs se heurta à de
nombreux obstacles. La présence d’un liquide dans le corps de l’obus
causait de sérieuses perturbations balistiques. Le mélange était très
corrosif, et se décomposait au contact du fer, aussi fut il enfermé dans un
cylindre de plomb à l'intérieur du corps de l'obus. Pour le charger dans une
munition, les Allemands modifièrent leur obus de 150 mm modèle 1912, en
supprimant la charge d’acide picrique, et en la remplaçant par une autre,
bien plus faible, de tolite. Cette dernière fut placée au dessus du cylindre
de plomb, contenant 2,3 litres de toxique. Le poids total de l’obus était
voisin de 43,5 kg, et il pouvait être envoyé jusqu’à une distance de 7 à 8
km. Les premiers tests se déroulèrent près de Berlin, en décembre 1914, puis
eurent lieu au polygone de Whan, le 9 janvier 1915, en présence de Falkenhayn.
Il se révélèrent positifs. La production fut lancée (en premier lieu par
Kahlbaum en décembre 1914, puis par Bayer le mois suivant) puis le chargement
des obus fut réalisé sur place, par les usines chimiques. Les premiers essais
réels sur le front eurent lieu le 31 janvier 1915, sur le front oriental, à
Bolinov en Russie, où 18 000 obus T furent tirés. Mais les résultats furent
loin d'être ceux escomptés, car les basses températures de l’hiver empêchaient
la vaporisation du produit sur le terrain. Des essais supplémentaires auraient
certainement permis d’éviter cet échec, mais les militaires souhaitaient
l’introduction de cette arme nouvelle sur le front au plus tôt. A partir du
mois de mars, les obus chargés en T-Stoff furent utilisés sur le front
occidental. La IVe armée allemande du Duc Albrecht de Wurtemberg utilisa un
nombre indéterminé d’obus T dans le secteur de Nieuport. Selon Hanslian,
cinq nouvelles opérations furent menées jusqu’au mois de juin. Les vagues
gazeuses lâchées dans la région d’Ypres, à partir du 22 avril, furent
renforcées par le pilonnage à l’arrière et sur les batteries d’artillerie
adverse, d’un nombre conséquent d’obus T.
 |
A gauche, obus T de 150 mm |
Hans
Tappen rejoignit rapidement les laboratoires de recherche de la firme Bayer à
Leverkusen ou de nouvelles substances furent proposées et étudiées par la
suite. Ainsi, la production de bromacétone (B stoff) et de chloroformiate de méthyle
chloré (K Stoff ou Palite) débuta en janvier 1915 à Leverkusen. Un mélange
d’anhydrine et de chloridrine sulfurique fut lancée à la même époque, puis
Hoechst lança la production de bromométhyléthyl cétone en avril 1915. Il
semble que les premiers tirs effectués sur les Français eurent lieu en mars
1915, dans le secteur de Nieuport, avec des obus T et des obus B. Hans Tappen
devint rapidement responsable de la nouvelle section de l’OHL chargée du développement
des bombes et autres projectiles chimiques.
|
Fabrication de substances
toxiques au sein des trois grandes firmes chimiques allemandes,
1915. |
|
Firmes |
Bromacétone
(Bn Stoff) |
Bromométhyléthyl
cétone |
Anhydrine et
chloridrine sulfurique |
Bromure
de xylyle |
Palite
(K Stoff) |
Total |
| Début de
production |
Décembre
1914 |
Avril 1915 |
Janvier 1915 |
Décembre
1914 |
Janvier 1915 |
|
| Début de
chargement |
Janvier 1915 |
|
|
Janvier 1915 |
Janvier 1915 |
|
| Bayer
(Leverkusen) |
683 |
96 |
49 |
|
873 |
1701 tonnes |
| Farbenfabrik
L. Meister und Bruning (Hoehst-am-Main) |
|
374 |
|
700 |
|
1074 tonnes |
| Kahlbaum
(Berlin, Adlershof) |
685 |
|
|
250 |
|
935 tonnes |
| Total |
1368 |
470 |
49 |
950 |
873 |
3710 tonnes |
Ci-dessus : détails des chargements des différentes substances
chimiques utilisées par les armées allemandes durant l'année 1915. On
constate que la Bromacétone fut la plus utilisée, suivie du bromure de
xylyle et enfin de la palite.
Falkenhayn, qui croyait beaucoup au
potentiel de l’arme chimique malgré les premières déconvenues, avait
conseillé aux chimistes d’orienter leurs recherches vers un gaz plus
efficace, produisant une incapacité définitive et irréversible (c’est à
dire mortel). Les scientifiques relevèrent que ce procédé violerait les deux
traités signés à la Haye en 1899 et 1907 et ratifiés par l’Allemagne. Ils
proscrivaient « l’usage de tout projectile dont le seul but est la
diffusion de gaz toxiques ou déletèrent ». Malgré cette violation
flagrante de la convention de la Haye, l’équipe
du Kaiser Wilhem Institut, de son côté, travaillait sans relâche sur le
chargement d’obus en phosgène et en oxyde d’arsenic.
Entre février
et mars 1915, de nombreux essais furent réalisés avec des munitions aux
capacités toxiques bien plus importantes. Un certain nombre de bombes de
mortier et d’obus expérimentaux furent chargées
en phosgène et en chlore. Une démonstration de tirs chimiques fut réalisée
à Wahn le 25 mars 1915. Carl duisberg, présent, fut intoxiqué à cette
occasion par des vapeurs de phosgène. Dans une lettre adressée à Bauer, au début
de l’année 1915, il décrivit ainsi sa propre expérience avec le phosgène :
« Je peux vous dire à ce sujet que j’ai dû rester huit jours couché,
après avoir respiré cette horrible drogue pendant quelques instants… Si nos
ennemis sont traités pendant plusieurs heures de suite avec ce poison volatil,
ils seront mis hors de combat, à mon avis pour un laps de temps indéterminé ».
Il ne semble pas que ces projectiles expérimentaux aient été utilisés par la
suite, sauf peut-être à une occasion.
Au mois de janvier, un grave accident
compromit l’avance des travaux. Lors d’un essai de chargement d’obus, le
laboratoire sauta et tua sur le coup Otto Sackur, un spécialiste de la
thermodynamique, et blessa grièvement son collaborateur, Gerhard Just. Cet
accident survenait en même temps que l’échec des essais de l’obus T. Cela
devait donner plus de crédits à une proposition alternative étonnante, émanant
d’un spécialiste des gaz comprimés. Plutôt que de transporter les toxiques
à l’aide de munitions d’artillerie, il proposait de lâcher directement des
dizaines de tonnes de toxiques depuis les lignes allemandes, et de laisser le
vent transporter le nuage de gaz formé vers les lignes ennemies. En effet,
depuis le mois de décembre 1915, Haber s’était orienté vers l’émission
de chlore gazeux, produit disponible à faible coût et en grande quantité en
Allemagne. Des essais furent entrepris au cours des mois de décembre et janvier
pour déterminer les conditions optimales au lâcher de gaz. En effet, de
nombreux facteurs interviennent, et l’émission de la vague demandait qu’ils
soient tous favorables. Si le sens du vent et sa régularité étaient
essentiels, sa vitesse était aussi primordiale : trop faible, il exposait
les agresseurs à de dangereux retours de gaz ; trop forte, la vague se
dispersait trop rapidement. La température de l’air et du sol avait également
une grande influence. Ceci impliquait donc la présence de stations météorologiques
situées à proximité de l’endroit prévu pour l’attaque, ainsi qu’une étude
approfondie du site.

La seconde bataille d’Ypres, le 22 avril 1915.
Elle fut la première attaque chimique
d’envergure menée et reste encore aujourd’hui, emblématique de cette forme
particulière du conflit qu’est la guerre chimique. Elle est souvent citée
comme étant la première utilisation de l’arme chimique et nous avons vu que
cela est faux. Il est d’ailleurs paradoxale de noter que cette attaque, citée
dans l’ensemble des ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, est
finalement particulièrement mal connu et très souvent relatée de façon erronée.
Le premier point d’ombre, qui persiste encore aujourd’hui, est l’objectif
retenu par l’OHL et Falkenhayn. Ce dernier, comme pour la bataille de Verdun,
s’est toujours défendu d’avoir voulu mener une opération offensive avec
pour but la prise de la ville d’Ypres. Il est vrai que l’objectif, en ce début
d’année 1915, était de remporter une victoire sur l’armée russe sur le
font Est et que le front Ouest n’avait qu’une vocation défensive. Mais
l’ensemble des évènements laissent cependant à douter que cette attaque
n’avait que pour but de faire un test de l’arme chimique. Au total, six opérations
de lâcher de gaz vont se succéder et les actions offensives se poursuivront
sur un mois, avec au final des pertes s’élevant à plusieurs dizaines de
milliers d’hommes. Pourquoi cet acharnement si l’opération se voulait un
simple test probatoire ? Pourquoi avoir choisi un site aussi peu propice
mais tant symbolique ? Ces questions ne sont toujours pas élucidée de nos
jours.
Le choix du site fut arrêté avant la fin du mois de janvier 1915.
Au début du mois de janvier, Falkenhayn et son état-major consultèrent les
commandants de chaque armée en vue de déterminer le site le plus propice à
une attaque par vague gazeuse. A l’exception du Duc Albrecht de Württemberg,
commandant la IV armée devant Ypres, tous refusèrent. Le choix de l’OHL, en
accord avec le chef d’état-major de la IVe armée, le général Ilse, se fixa
donc sur la région d’Ypres.
Le 25 janvier 1915, le général Bertold von
Deimling, chef du XVe corps d’armée allemand positionné sur le long du
saillant d’Ypres, fut convoqué par Falkenhayn, au Grand quartier général de
Mezière. Ce dernier l’informa que son secteur avait été choisi pour la mise
en place d’une arme nouvelle, les gaz de combat. « je dois avouer que
la mission d’empoisonner l’ennemi comme on empoisonne des rats eut le même
effet sur moi que sur tout soldat qui se respecte : cela me dégoûta.
(…) Si ce gaz empoisonné rendait possible la capture d’Ypres, elle nous
permettrait peut-être de remporter une victoire qui déciderait du sort de la
campagne. Face à un objectif aussi grandiose, il faut mettre les objections
personnelles de côté ». Ce
choix, certainement judicieux en regard de la valeur symbolique de l’objectif,
ne semblait pas remporter l’adhésion de l’ensemble des officiers de l’état-major.
De nombreuses réticences se faisaient sentir au sein du haut commandement
allemand, conservateur et opposé par principe à l’idée de l’utilisation
d’une arme nouvelle, proposée et développée par des chimistes civils.
Ainsi, le premier essais d’utilisation du procédé de vague gazeuse devait
constituer une expérience probatoire destinée à évaluer le potentiel de
cette arme nouvelle. Il ne serait donc pas associé à une attaque
d’infanterie importante. Le choix du site, Ypres, qui représentait un symbole
de la cause alliée où de nombreux Anglais et Français étaient morts lors de
la tentative de percée allemande du 10 au 22 novembre 1914, posait un problème
supplémentaire d’ordre météorologique. On y observait des vents dominants
qui semblait s’opposer à l’opération allemande, ou du moins la rendre plus
délicate. Dès la fin de janvier, des pionniers furent entraînés au maniement
des cylindres de chlore, à Wahn. Ces bataillons n°35 et 36 resteront des spécialistes
des attaques au gaz tout au long de la guerre et seront constamment entraînés
et formés à l’utilisation des nouveaux engins à gaz allemands. Leur
commandement fut assuré par le colonel Otto Peterson. On trouvait dans leurs
rangs de nombreux scientifiques et spécialistes, militaires ou même civiles.
Haber utilisa le système de conditionnement du chlore mis au point par les ingénieurs
de la BASF. Celui-ci était stocké sous forme liquide, à l’intérieur de
cylindres gainés intérieurement de plomb ; il suffisait d’y ajouter un
tuyau, plongeant au fond de la bouteille qui, par l’intermédiaire d’une
soupape, libérait le chlore liquide à l’extérieur, se transformant alors en
gaz. Pour préserver le secret de l’opération, aucun essai d’envergure ne
fut réalisé. Les essais permirent de déterminer la concentration de chlore nécessaire
et la vitesse à laquelle les cylindres devaient être ouverts. Une répétition
générale fut menée le 2 avril sur le terrain d’entraînement de Beverloo,
au cours de laquelle Haber et Bauer furent accidentellement intoxiqués.
Le projet
initial était grandiose ; l’attaque devait être menée sur un front de
23 km, avec une concentration de l’ordre de 30 tonnes par km, soit près de
700 tonnes de gaz. 6 000 cylindres de l’industrie, d’une contenance de 40 kg
furent réquisitionnés et 24 000 unités supplémentaires
de cylindres plus manœuvrable, d’une contenance de 20 kg, furent mis en
fabrication. Les travaux commencèrent à la fin du mois de janvier. Il fallait
creuser des cavités pour enterrer les cylindres de chlore sous le parapet de la
tranchée ; les cylindres pesant plus de 80 kg, et cela de nuit, sans
bruit, pour ne pas éveiller l’attention de l’ennemi situé à parfois à
peine 50 m de là. Les travaux furent achevés vers le 10 mars, mais le
commandement réalisa alors que le secteur était particulièrement mal choisit.
Les tranchées serpentaient de telle façon que cela laissait craindre un retour
de gaz dans les lignes allemandes. Il fut ainsi décidé de créer un deuxième
secteur d’attaque, au nord du saillant, près du village de Langemarck, en
face du secteur français. Le 5 avril, les travaux commencèrent et s’achevèrent
le 11. 1 600 cylindres de grande capacité et 4 130 de petit modèle (soit près
de 150 tonnes) furent répartis sur 7 km de front, pour une densité de chlore
ramenée à 21 t/km (contre 30 dans le projet initial). Les cylindres furent
groupés par batterie de dix avec une seule pipe d’éjection.
 |
|
Ces hommes appartiennent au 236e Réserve
Infanterie Régiment, de la 51e Réserve Division, 26e Réserve Korps de
la IVe Armée. Ils sont en ligne devant le saillant d'Ypres, dans le
secteur de Langemarck. D'ici à quelques jours, ils participeront à la
grande offensive chimique sur le saillant, contre les troupes françaises. |
 |
|
Une vue des tranchées de la région du
saillant d'Ypres ; les parapets sont souvent constitués de sacs de sable.
Du côté français, elles sont souvent peu profondes et mal aménagées. |
|

|
|
A gauche, vue de l'église de Langemarck,
en arrière des lignes allemandes. |
|

|
|
Eglise de Poelcapelle, en arrière des lignes
allemandes. |
|
|
|
 |
 |
| Schéma d'une bouteille de chlore |
Schéma du dispositif d'installation des
cylindres de chlore dans la tranchée allemande. |
Contrairement aux ambitions du général
Bertold von Deimling, chef du XVe corps d’armée allemand, qui plaçait dans
l’utilisation des gaz de combat l’espoir d’une rupture du front et la
prise de la ville d’Ypres, l’objectif des troupes allemandes fut
certainement revu nettement à la baisse. L’objectif retenu par Falkenhayn
reste par ailleurs encore de nos jours, assez mystérieux. Von Deimling précise
pourtant le 25 janvier 1915, lors de son entretient avec Falkenhayn, que
l’objectif désigné est nettement la prise d’Ypres et que cette victoire
pouvait décider du sort de toute la campagne. L’acharnement avec lequel les
Allemands poursuivront la bataille dans les semaines qui suivirent semble donner
raison à Von Deimling. Falkenhayn écrivit après la campagne que, tout comme
à Verdun l’année suivante, son but n’était pas la prise de la ville.
Alors pourquoi a-t-il maintenu une offensive aussi coûteuse en vie humaine
pendant plusieurs semaines ? Pourquoi avoir choisit de frapper précisément
à la jonction des armées françaises et britannique, sachant que c’était le
moyen le plus sur de désorganiser les armées alliées ? Pourquoi surtout
avoir choisit le site de la ville d’Ypres, symbole de la cause alliée, où de
nombreux Français et Anglais étaient tombés l’année précédente devant
les troupes allemandes, si ce n’était pas dans l’espoir de prendre la ville
et de frapper fort l’opinion publique ? Falkenhayn n’a-t-il pas cherché
une fois de plus à masquer à postériori ses défaites en limitant
l’ampleur supposée de ses objectifs ?
La
grandiose opération initiale fut bientôt ramené à un simple test, dont on
attendait un simple succès local. Le 26e corps de réserve en charge
de l’opération avait pour objectif de s’emparer des crêtes le long de la
ligne Boezinge-Pilckem-Langemarck-Poelcapelle pour s’y retrancher.
Il n’était donc plus question d’exploiter le résultat que ne manquerait
pas de produire la nouvelle arme. L’OHL était par ailleurs extrêmement
confiant, s’étend fait assurer que les Alliés ne disposeraient jamais du
potentiel de l’industrie chimique allemande et ne pourraient pas riposter par
un moyen identique avant plusieurs années, voir jamais.
Des informations finiront par filtrer jusqu’au Grand quartier général français. Plusieurs
rapports de déserteurs allemands avaient annoncé l’attaque allemande. L’un
d’entre eux, émanant de l’interrogatoire d’un prisonnier du 234e
régiment d’infanterie, daté du 14 avril 1915, était particulièrement précis :
il annonçait l’attaque pour la nuit du 15 au 16, expliquait le dispositif
de mise en place des bouteilles dans tous ses détails, et le prisonnier remit même
une compresse de coton imbibée de solution neutralisante, en expliquant que ce
modèle avait été distribué à toute la troupe en vue de l’attaque. Ce même
type de bâillon sera retrouvé sur plusieurs soldats capturés, dont les
explications seront les mêmes. Par ailleurs, des civils Belges signalaient aux autorités françaises
que les Allemands faisaient fabriquer des compresses de tulle dans le but de se protéger
contre des gaz. Le 16 avril, les Anglais, en attaquant au sud-est d’Ypres,
recueillirent des prisonniers affirmant qu'il se trouvait des cylindres de gaz dans
leurs tranchées. Plusieurs hommes pourront vérifier ces informations en se
rendant sur place. Le 17 avril, un communiqué allemand déclarait : « Hier,
à l’est d’Ypres, les Anglais ont encore employé des obus et des bombes de
gaz asphyxiants. ». Il s’agissait d’un procédé d’intoxication dont
le but est de justifier la prochaine attaque aux gaz comme une réplique à
cette imaginaire attaque anglaise. Enfin, les Alliés interceptaient toute une série
de communications TSF près d’Ypres, faisant état de l’inquiétude au sujet
des vents, de leurs directions et des conditions météorologiques. Ces messages
étaient pour la plupart émis par un capitaine du nom de Haber…Malgré toutes ces informations
concordantes, personne, chez les Alliés, n’aura été capable de mesurer à
temps l’importance de ce qui se préparait en face.
 |
|
|
 |
|
| Dans une tranchée allemande de première
ligne ; les bouteilles de chlore sont enterrées et ne laissent
dépasser que la robinetterie, qui est reliée à une tuyauterie qui
laissera échapper le gaz devant la tranchée. |
|
|
Fantassins allemands du R.I.R. 236 munis de
compresses neutralisantes destinées à protéger les troupes d'assaut
du nuage toxique de chlore. |
|
Le
jour de l’opération fut hâtivement fixé le 15 avril, des troupes devant être
rapidement retirées du saillant pour être dirigées vers le front de l’Est.
L’opération, pour des raisons météorologiques, fut repoussée jusqu’au 22
avril. En effet, cette journée fut une radieuse journée ensoleillée de
printemps. L’attaque devait concerner tout le secteur français, du village de
Steenstraat à celui de Langemark, soit un secteur de 6 km de long. Dans l’après-midi,
un feu intense fut déclenché par les artilleurs allemands sur le saillant, à
l’aide d’obus explosifs et d’obus chargés en T-Stoff. A 17h10, un tir de
fusées lumineuses rouges s’éleva dans le ciel et les pionniers
ouvrirent les bouteilles. Un nuage verdâtre s’éleva des lignes allemandes,
accompagné d'un sifflement et 149 tonnes de chlore furent déversées en
quelques minutes, depuis Steenstraat jusqu’à l’est de Poelcappelle, et le
nuage emporté par le vent se dirigea vers les lignes françaises. Les troupes
des 45e et 87e divisions qui occupaient les lignes françaises
furent anéanties en quelques minutes. L’effet du nuage fut effroyable, la
panique indescriptible. Le lieutenant
Jules-Henri Guntzberger, commandant la 2e compagnie du 73e
R.I.T., se trouve alors à son poste de commandement, situé à 70 ou 80 mètres
des tranchées avancées allemandes. « J’ai vu alors un nuage opaque
de couleur verte, haut d’environ 10 mètres et particulièrement épais à la
base, qui touchait le sol. Le nuage s’avançait vers nous, poussé par le
vent. Presque aussitôt, nous avons été littéralement suffoqués (…) et
nous avons ressenti les malaises suivant : picotements très violents à la
gorge et aux yeux (on observe une irritation oculaire avec le chlore qu’à
de très fortes concentrations), battements aux tempes, gêne respiratoire et
toux irrésistible. Nous avons dû alors nous replier, poursuivis par le nuage.
J’ai vu, à ce moment, plusieurs de nos hommes tomber, quelques-uns se
relever, reprendre la marche, retomber, et, de chute en chute, arriver enfin à
la seconde ligne, en arrière du canal, où nous nous sommes arrêtés. Là, les
soldats se sont affalés et n’ont cessé de tousser et de vomir ».
Le médecin aide-major Cordier, du 4e bataillon de chasseurs à pied,
fait une remarquable description des symptômes de l’intoxication : « La
première impression ressentie est la suffocation, avec brûlure des muqueuses
du nez, de la gorge et des bronches. Une toux douloureuse s’ensuit, avec
affaiblissement général des forces. En général, les vapeurs ne provoquent
pas les larmes. Beaucoup subissent les effets d’un empoisonnement violent :
maux de tête, vomissements qui vont jusqu’au sang, diahrée. Il s’ensuit,
pendant plusieurs jours, une courbature générale et d’une grande dépression,
avec bronchite plus ou moins violente ».
 |
|
 |
|
|
|
 |
|
Troupes allemandes du RIR 236 en attente de
l'émission de la vague gazeuse, juste en arrière des premières lignes.
Les troupes sont positionnées dans des abris d'attente, sommairement
camouflés. Dans quelques heures, les hommes partiront à l'assaut des
lignes françaises. |
Le front fut crevé en moins d’une heure, mais les troupes allemandes ne
purent exploiter le succès, faute de renforts, et durent s’enterrer sur place
une fois la nuit tombée, laissant les unités françaises reprendre pied et
organiser les premières contre-attaques. Les troupes allemandes avaient
progressées au centre du secteur de près de 4 km, faisant 1800 prisonniers et
capturant 55 canons et 70 mitrailleuses. Mais sur ses ailes, l’attaques fut
stoppée grâce à une résistance acharnées des troupes françaises.
Le nombre des pertes suite à cette journée tragique du 22 avril est
aujourd’hui soumis à de nombreuses controverses et les chiffres les plus
fantaisistes circulent encore. Le bilan est pourtant assez facile à estimer.
Les JMO de la 87e Division Territoriale du général Roy, des 73e
et 74e RIT, ceux de la 45e Division algérienne du général
Quiquandon, de sa 90e brigade avec les 1er tirailleurs de
marche et le 1er bataillon d’Afrique sont relativement explicites.
Le 74 RIT, qui sembla accuser les pertes les moins importantes (environ plus du
tiers de son effectif), eut 10 tués, 61 blessés et 792 disparus. La 87e
DIT ; dont le 74e RIT faisait partie, 55 tués, 139 blessés et
2398 disparus ; son JMO relate : « La plupart des officiers
sont tous tombés, les hommes sont tous hébétés, à demi asphyxiés ».
La 45e DI rapporta plus de 60% de pertes sur les hommes présents en
premières lignes, près de 1800 disparus ; « il est impossible
d’évaluer les pertes réelles, mais sans exagérer, on peut les estimer à
environ soixante pour cent de l’effectif ». Ainsi, en évaluant
seulement les pertes des hommes exposés en premières lignes, on peut avancer
qu’il y eu au minimum 4200 disparus. Près de 600 gazés se sont repliés dans
les lignes françaises et environ 650 hommes sont mis hors de combat du côté
canadien. Les Allemands indiquèrent avoir fait 1800 prisonniers dont plus de
200 grands gazé dont certains décédèrent. Ainsi, a minima, on peut évaluer
les pertes françaises à 2500 morts le premier jour. Pour prendre conscience
des proportions des pertes, nous citerons encore quelques exemples : le
premier bataillon du premier Régiment de Tirailleurs de marche, passe d’un
effectif de 800 hommes à 149, le deuxième bataillon perd 464 hommes, le
premier Bataillon de Marche d’infanterie d’Afrique se retrouve à un
effectif de 297 hommes sur 884 avec près de la moitié de son effectif tué
(417 hommes tués à l’ennemi).
Le
nombre de blessés est beaucoup plus difficile à estimer ; le nuage fit
des victimes plusieurs kilomètres en arrière des lignes, dans les deuxième et
même parfois troisièmes positions. La mortalité, dans ce genre
d’intoxication décrois en quelques jours mais perdure encore au-delà de
vingt quatre heures; ainsi, de nombreux gazés décéderont encore plusieurs
jours après leur exposition au brouillard de chlore. On note cependant, à la
lecture des archives des unités exposées, un nombre de cas peu importants par
rapport à l’effectif ayant subit l’effet du chlore. Ainsi, le deuxième bis
Régiment de marche de Zouave, exposé en deuxième ligne, se retrouve mêlé
aux combats et lutte contre la pression des troupes allemandes. Il perdra plus
de mille hommes en quelques heures, 500 disparus, 138 morts et 682 blessés. Les
effets se font ressentir bien au delà de 2 kilomètres devant les lignes. Le
capitaine d’artillerie Chadebec de Lavalade se trouve alors à Boesinghe, à
deux kilomètres des lignes allemandes : « Une odeur assez forte,
qui me parût être celle du chlore, se répandit autours de nous. Puis, mon
poste fut violemment bombardé avec des obus d’une nature spéciale, répandant
une odeur extrêmement violente, qui rapelait celle du formol (il s’agit
sans aucuns doutes d’obus T au bromure de xylyle). Je me trouvai fortement
incommodé, et un homme, s’effondrant auprès de moi, fut pris de vomissements
pénibles (…). A une heure du matin, je ne cessai de tousser et n’en pouvant
plus, je me fis conduire à l’ambulance divisionnaire, suffocant complètement ».
 |
Cadavres français dans les lignes alliées,
suite à l'opération chimique du 22 avril 1915. |
|
|
Les
effectifs des troupes exposées directement au brouillard mortel sont décimés en
quelques heures, la mortalité dépassant parfois la moitié de l’effectif, ce
qui est énorme et restera inédit.
L’expérience probatoire, objectif de l’attaque désigné par Falkenhayn,
semblait avoir été concluant. Les Allemands furent même particulièrement
surpris de l’efficacité de leur moyen offensif chimique. Mais l’expérience
ne devait pas s’arrêter là et plus de six opérations de lâcher de gaz
eurent lieu dans les semaines suivantes, sur le saillant d’Ypres, ce qui
semble par ailleurs discréditer les allégations de Falkenhayn sur ses
intentions ; pourquoi poursuivre cette offensive et continuer d’utiliser
la nouvelle arme une fois le test effectué ?
La deuxième attaque toucha les troupes canadiennes, dans la nuit du 23 au 24
avril. Seulement 15 tonnes de chlore furent utilisées à cette occasion, pour
des résultats peu probants. Car cette fois, même si beaucoup d’hommes furent
surpris dans leur sommeil, les premiers moyens de protection avaient été
diffusés et l’attaque fut beaucoup moins meurtrière. Les hommes utilisèrent,
pour se protéger des gaz, des morceaux d’étoffe imbibés de bicarbonate de
soude ou même d’urine. D’autres émissions de chlore eurent lieu durant la
période du 22 au 27 avril, souvent de faible envergure et rarement suivies
d’attaque d’infanterie. Le
sous-lieutenant Maurice Lacroix, du 66e d’infanterie témoigne :
« Le 27 avril, je faisais partie d’une colonne d’attaque chargée
de reprendre les tranchées perdues le 22. Nous nous battions depuis midi,
quand, à deux heures, au moment où nous chargions à la baïonnette, un nuage
épais et verdâtre s’est élevé des lignes allemandes, nous obligeant à
cesser notre offensive et à nous coucher. Vers quatre heures, nous avons chargé
de nouveau ; à ce moment, de nouvelles vapeurs sont encore sorties des
tranchées ennemies, en même temps qu’une grêle d’obus asphyxiants
s’abattait sur nous. Je suis tombé, étouffant et pris de vomissement avec
filet de sang ».
 |
|
A gauche et ci-dessous, deux vue de Saint
Julien au 24 avril 1915. |
 |
|
|
 |
|
Prisonniers Anglais le 24 avril 1915. |
Le
1 mai, ce furent les troupes britanniques qui subirent un lâcher de 40 tonnes
de chlore, faisant 227 morts et 2400 blessés ; l’opération fut un échec
car le vent changea subitement de sens et la prise de la colline 60, objectif
des forces allemandes, échoua. L’opération fut renouvelée dans la nuit du 5
au 6 mai et fut cette fois ci couronnée de succès. Le 10 mai, dans le même
secteur, un nouveau nuage s’éleva des lignes allemandes, probablement dans le
but de vider les cylindres restant.
La
dernière opération débuta à 2h45 dans la nuit du 24 mai, en ouvrant des
bouteilles nouvellement installées au sud est de Frezenberg. Les troupes
britanniques en place souffrirent particulièrement des différentes déchargent
de gaz qui se succédèrent jusqu’au petit matin, précédant un assaut
important de l’infanterie.
La
situation fut alors stabilisée et la bataille s’acheva après plusieurs
semaines de combats. Malgré un gain de territoire important, la ville d’Ypres
était toujours aux mains des alliées. L’arme chimique avait montré son
potentiel à briser la résistance ennemie ; l’essai probatoire semblait
concluant et les partisans de l’utilisation de cette arme nouvelle, nourrirent
à nouveau l’espoir d’une percée du front grâce aux gaz. Et pourtant, les
possibilités de percée des vagues gazeuses s’étaient évanouies en même
temps que le nuage de chlore se dissipait sur le saillant d’Ypres. L’élément
indispensable à la réussite de ce type d’opération, c’était la surprise.
Ainsi, une fois le procédé dévoilé et les premiers moyens de protections
adoptés, les gaz avaient perdu une grande partie de leur potentiel. Ne pas
avoir conduit une offensive majeure à Langemarck, pour jouer de l’effet de
surprise, fut une erreur monumentale. Fritz Haber, devait déclarer par la suite :
« Le commandement militaire reconnu après coup que, si l’on avait
suivi mes conseils et préparé une attaque de large envergure, au lieu de faire
à Ypres une expérience vaine, l’Allemagne aurait gagné la guerre ».
Ce sentiment fut partagé par de nombreuses personnalités, comme le
colonel Bloch qui écrivit : « On ne peut, sans émotion,
imaginer ce qui fut advenu, si, à la place d’une simple expérience, les
Allemands avaient réuni les éléments d’une grande offensive. Cette erreur
est comparable à celle que commirent les Anglais lors de l’emploi prématuré
de leurs tanks en engageant quelques pièces seulement, divulguant ainsi le
secret au lieu d’attendre que ces engins fussent en nombre suffisant pour
appuyer une action décisive ».
Si la deuxième bataille d’Ypres ne fut
pas, comme cela est souvent présenté, la première opération chimique de la
Grande Guerre, elle constitua cependant une étape importante dans le développement
des hostilités chimiques. Elle fut la première opération chimique
d’envergure et la première a atteindre une si grande efficacité.
Incontestablement on peut la considérer comme une rupture décisive dans cette
forme particulière de combat. Suite au 22 avril 1915, chaque belligérant fit
son possible pour se doter rapidement de moyens de riposte chimique. La course
à l’initiative et l’escalade à la toxicité des agressifs chimiques était
lancée ; les freins que représentaient les conventions internationales étaient
tombés. Les hésitations des militaires allemands s’étaient effacées devant
l’opportunité de retrouver le mouvement, celles des gouvernements alliés
disparurent face au besoin de l’application de représailles appropriées. Les
tout derniers scrupules à employer une forme de combat jugée comme inhumaine
devaient s’éteindre moins d’un an après cet épisode. Plus qu’une expérience
probatoire, cet épisode marque le véritable départ aux recherches et aux
essais qui visèrent à militariser les agressifs chimiques. Le premier conflit
mondial et la violence des hostilités qui le caractérise franchissaient ainsi
un pas supplémentaire dans l’horreur et la totalisation de la forme de cette
guerre. Certainement pour la première fois, les conditions de combats
extraordinairement difficile et le massacre des combattants perçu par
l’imaginaire collectif prenait une dimension industrielle, à grande échelle
et à l’aide de moyen jugées comme contraire aux droits. Une fois ce pas
franchit, que restait-il à gravir pour atteindre et toucher les confins de
l’horreur ?

 |
Ci-contre : vue aérienne d'une attaque par vague. |
|
|
Les conventions internationales et la guerre chimique.
Suite à l’attaque par vague gazeuse du
saillant d’Ypres, de très nombreuses protestations s’élevèrent à
l’encontre des autorités allemandes. Français et Anglais ne manquèrent pas
de relever l’utilisation de substances toxiques et délétères par les
troupes du Kayser. Selon eux, cette nouvelle méthode de combat inhumaine allait
à l’encontre de la Convention de La Haye de 1899, que l’Allemagne avait
ratifiée. Une polémique
s’engagea entre les belligérants pour déterminer si l’usage de gaz libéré
à l’aide de cylindre allait à l’encontre des conventions internationales.
Les Allemands s’en défendirent en
invoquant, avec une certaine part de cynisme, les termes du texte qui prohibait
« l’usage de projectile dont le seul objectif est de diffuser des gaz
asphyxiants ou délétères ». En
effet, le chlore n’avait pas été libéré à l’aide de projectiles,
puisque stocké dans des cylindres et libéré au grès du vent. Le flou
juridique qui encadrait l’usage de l’arme chimique, permettait même de prétendre
que l’usage de projectiles contenant des substances susceptibles de provoquer
la mort, ne violait pas les termes de la convention, si une charge explosive
suffisante assurait au projectile un pouvoir brisant suffisant pour présenter
un danger de part ses éclats. Selon
de nombreux chimistes et écrivains allemands, les gaz n’étaient pas plus
cruels que les armes conventionnels. Ils n’ajoutaient pas de souffrances supplémentaires
aux combattants et ne provoquaient que des pertes peu importantes en regard de
celles que causaient les projectiles conventionnels. Le chlore utilisé à Ypres
n’avait pas, selon ces mêmes personnes, pour rôle d’asphyxier les soldats
ennemis, mais simplement de les gêner et de les forcer à quitter leurs
positions.
Les autorités allemandes ajoutèrent que la
guerre chimique avait été initiée par les troupes françaises, qui les premières
avaient utilisé des projectiles chargés de substances délétères dès le début
des hostilités. A partir de mars 1915, les communiqués allemands signalèrent
régulièrement l’introduction de ces nouvelles armes.
Quelques extraits de communiqués allemands
(d’après Rudolph Hanslian et Ulrich Müller, Die Chemische Waffen in
weltkrieg ) :
1er mars 1915 : A un endroit
de notre front, les Français ont à nouveau, comme déjà il y a quelques mois,
utilisés des projectiles qui à l’éclatement dégageaient des gaz
malodorants et suffocants.
14 mars 1915 : Les Français emploient
maintenant aussi une nouvelle espèce de grenade qui doit empester l’air par
son éclatement.
9 avril 1915 : Dans l’Argonne, une
attaque d’infanterie , dans laquelle les Français ont de nouveau employé des
bombes à gaz asphyxiant.
13 avril 1915 : Au nord-Est de Suippes,
on a employé de nouveau contre nous des projectiles avec production de gaz
suffocant.
16 avril 1915 : L’emploi de gaz
suffocants augmente du côté français.
17 avril : Hier, à l’est d’Ypres,
les Anglais ont employés des grenades et des bombes à gaz suffocants.
21 avril 1915 : En Argonne, les Français
ont envoyés des bombes à action vomitive.
Par ailleurs, les autorités françaises
avaient laissé prétendre, au travers de différents articles de presse française,
italienne et anglaise, qu’elles avaient utilisés des projectiles chargés de
substance létales dès le début du conflit. . Par exemple, le « Daily
mail », en octobre 1914, signalait que beaucoup de soldats allemands
avaient été trouvés dans leurs positions empoisonnés par les gaz. Très fréquemment
on mentionnait à ce sujet le nom du chimiste français en explosif, Turpin, sur
les inventions duquel on nourrissait les plus grands espoirs. La photographie
rapportée dans un journal anglais du 6 janvier 1915, représentait, d’après
le correspondant du Times, l’effet de cette grenade à turpinite. La légende
était la suivante : « Résultats de la Turpinite. Rangée de
soldats allemands. Cette photographie remarquable a été prise en Belgique et
montre un résultat partiel du nouveau explosif imaginé par les français.
J’ai obtenu des informations certaines sur l’efficacité des grenades à
Turpinite, sujet sur lequel il circule tant d’histoires fantastiques. Mon
informateur donne ces renseignements de première main, parce qu’il était
personnellement présent lorsque cette munition fut employée pour la première
fois en Belgique. Le résultat, déclarait-il, était tout à fait mortel et
couvrait des rangées entières de combattants ennemis qui étaient tombés
morts dans leur tranchée, sans aucune blessure ». Les gaz que libéraient
ces projectiles étaient effectivement délétères mais également communs à
tous les munitions chargées en explosif utilisées par l’ensemble des belligérants.
La combustion de la charge libérait une quantité de monoxyde de carbone qui
pouvait provoquer des intoxications, voir des décès, dans un espace confiné.
Ce phénomène était par ailleurs connu de tous et il avait déjà été évoqué
lors des pourparlers des différentes conventions internationales. La libération
de monoxyde de carbone, indissociable de l’effet explosif des munitions, ne
provoquait pas d’effets en plain air.
La
polémique au sujet des violations des conventions et de l’initiation de la
guerre chimique perdura bien au delà du Premier conflit. Pourtant, dès 1916,
les méthodes de disséminations des toxiques lors des combats n’avaient plus
qu’un seul objectif : mettre hors de combat l’adversaire en le tuant si
cela était possible.
|
|
|
|
|
|