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PRELUDE
A LA GUERRE CHIMIQUE.
Le contexte économique d’avant guerre en Allemagne.
L’Allemagne est un empire jeune, fondé
depuis 1871 seulement. Sa volonté d’hégémonie donne naissance à une
industrie et une sidérurgie puissantes, épaulées par d’immenses réserves
de charbon. Dans ce contexte économique favorable, se développe une chimie
industrielle de pointe, notamment grâce à la distillation de la houille, mais
aussi grâce à une politique efficace visant à donner la priorité aux
industries qui permettent le démarrage économique de l’Allemagne. Une
multitude de firmes chimiques prennent naissance, et certaines deviennent
rapidement gigantesques.
A la fin du dix-neuvième siècle, la plus
grande partie de cette industrie est tournée vers la fabrication de colorants
et de médicaments. L’industrie du colorant, qui représente un débouché
commercial important, est l’objet de nombreux efforts de la part des firmes,
qui encouragent la recherche et l’enseignement scientifique. Les laboratoires
des usines, en liaison étroite avec ceux des universités, découvrent chaque
jour des composés nouveaux, étudiés pour faire l’objet d’applications
industrielles. L’Allemagne possède alors 30 000 chimistes actifs au sein de
son industrie (la France en compte seulement 2500 à la même époque), et détient
le monopole de la production de colorants synthétiques. L’Allemagne utilise
alors, de façon courante, des composés tels que le chlore, le phosgène, le
brome, et emploie un personnel entraîné à la pratique de la fabrication et de
la manipulation de ces produits.
Parmi tous ces chimistes, il en est
un qui joua un rôle essentiel dans la recherche des gaz de combat : Fritz
Haber, alors directeur d’un puissant organisme de recherche en chimie
organique, le Kaiser Wilhelm Institut de Berlin. Haber travaille depuis 1904 à
la synthèse de l’ammoniac, procédé qui, en permettant la production d’éléments
azotés, déboucherait sur la fabrication industrielle d’engrais. Mais si le
projet aboutit, il autoriserait aussi la synthèse d’acide nitrique, composé
employé pour fabriquer des explosifs, seule source exploitable à cette époque,
et constituée en majorité par les nitrates du Chili. Seulement, ces dépôts
finissent par s’épuiser, et en cas de conflit, si un blocus venait à être
instauré, l’Allemagne se trouverait dans une position bien embarrassante. Le
procédé Haber de synthèse de l’ammoniac, à partir de l’azote atmosphérique,
est breveté en 1908. En 1909, la BASF acquiert le brevet et en confie le développement
industriel à un ingénieur connaissant déjà la question : Carl Bosch.
Celui-ci mène à bien ses travaux en 1911, et la nouvelle usine de la BASF est
construite sur le site d’Oppau, proche de Ludwitgshafen, siège social de la
BASF. Elle produit dès 1912 une tonne d’ammoniac par jour, puis la production
industrielle est lancée en 1913, pour atteindre 8700 tonnes d’ammoniac synthétique
par an en 1914. Désormais, l’Allemagne n’est plus dépendante des nitrates
du Chili, et on peut penser que ce facteur a été décisif dans le déclenchement
de la guerre en 1914.
La déclaration de guerre.
Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand
d’Autriche est assassiné à Sarajevo par un Bosniaque, sujet Autrichien mais
Serbe de cœur. L’Autriche accuse la Serbie de complicité indirecte dans cet
assassinat, et lui lance un ultimatum d’un mois, qui déboucherait sur une déclaration
de guerre s’il n’était pas accepté.
A l’époque, l’Europe vit sous le régime
de deux systèmes d’alliance: la Triple alliance liant l’Allemagne,
l’Autriche-Hongrie et l’Italie ; et la Triple entente qui unit la
France, la Grande Bretagne et la Russie. La guerre est alors imminente, mais
l’opinion publique s’en soucie à peine en ce magnifique été 1914.
Pourtant, l’Europe s’y prépare depuis de nombreuses années ; la
France, depuis la défaite de 1870, cultive sa volonté de revanche par un
patriotisme quasi fanatique pour récupérer l’Alsace-Lorraine. Quant à l’Allemagne,
c’est un état jeune, dépourvu d’espace colonial important, mais qui
entretient une puissante volonté d’hégémonie et une doctrine militaire
poussée.
Le 28 juillet, l’Autriche déclare la
guerre à la Serbie et les diplomates cèdent la parole aux militaires. Les
principales décisions gouvernementales seront dès lors liées aux plans de
campagne des états-majors. Ils ont tous prévu une guerre courte, rapide, voire
foudroyante.
Pour le Grand état-major allemand, le
principe de la campagne a été défini en détail par le comte Alfred von
Schlieffen. Dans le cadre d’une guerre contre la Russie et la France, le
''plan Schlieffen'' prévoit d’anéantir la résistance des Français en 30 à
40 jours. Il aurait ainsi les moyens d’attaquer les Russes ensuite, qui
avaient besoin de plus d’un mois pour mobiliser leurs troupes. Dans un premier
temps, il suffirait de leur opposer un simple rideau de soldats pour concentrer
toutes les forces sur la France, puis une fois la victoire emportée, de vaincre
la Russie.
La tactique française repose sur le plan
XVII. Ce plan prévoit la percée du front en Lorraine et en Sarre,
malheureusement sans tenir compte des redoutables fortifications Allemandes de
la région de Metz, ni du nombre et de la qualité des troupes bavaroises,
stationnées en Lorraine. Les généraux français pensent que l’on gagnera la
guerre grâce à la doctrine de l’offensive à outrance ; c’était là
ignorer la puissance d’arrêt des armes à feux modernes. La seconde partie du
plan français vise à reconquérir l’Alsace rapidement, sans se soucier des
nombreuses troupes allemandes qui y sont massées depuis de longues années.
Dès lors, le système des alliances se met
en route et le conflit général éclate. Le premier août, l’Allemagne déclare
la guerre à la Russie et la France mobilise. Le 3, l’Allemagne déclare la
guerre à la France et le 4, l’Angleterre entre en guerre alors que les
troupes allemandes pénètrent en Belgique.
Initialement, le plan Schlieffen réussit
au-delà de toute espérance. Les armées françaises battent en retraite dès
le 24 août, et les armées de von Kluck et von Bulow menacent Paris. Mais, grâce
à des observations aériennes, Joffre exploite le fléchissement des troupes de
von Kluck qui se dirigent vers le sud-est pour éviter Paris, et lance une
contre-offensive sur la Marne le 6 septembre, qui s’achève le 9 par une nette
victoire française, au prix de pertes effroyables. La situation de la France
est rétablie, mais c’est la fin de la guerre de mouvement, qui fait place
bientôt à une toute nouvelle forme de combats : la guerre de position. Les
espoirs des états-majors en une guerre courte s’évanouissent, et laissent
place à une situation que personne n’avait prévue. Les armées s’enterrent
l’une en face de l’autre sur un front de 700 km qui traverse la France de la
Belgique à la frontière suisse.
Les nécessités d’adaptation à la guerre nouvelle.
Les états-majors n’avaient pas prévu une
guerre longue, et n’avaient donc pas constitué de stocks de matériel. En
quelques mois de guerre, la situation devient critique particulièrement pour
l’Allemagne qui est étranglée par un blocus depuis le début du mois de
novembre. Dans ces conditions, il est indispensable de prévoir un contrôle et
un rationnement des stocks, mais aussi un programme de recherches et de développement
de produits de synthèse pour remplacer les matières premières. L’inventaire
des stocks disponibles en Allemagne est alarmant : l’industrie
d’armement dispose de stocks ne couvrant que six mois de campagne. Le plus préoccupant
est la pénurie de nitrates qui rend la production d’explosifs vulnérable. En
raison du blocus, l’Allemagne ne dispose plus des nitrates du Chili, si bien
qu’avec les faibles stocks existants, les experts reconnaissent la nécessité
de mettre fin à la guerre au printemps 1915, si aucune solution n’est trouvée
d’ici là. Le ministre de la guerre, Erich von Falkenhayn, décide donc, dans
l’urgence, de créer un office de guerre pour les matières premières,
qu’il place sous la direction de Walter Rathenau, le directeur de l’AEG (Allgemeine
Elektrizitatsgesellschaft ou Compagnie Générale d’énergie). Celui-ci charge
alors Fritz Haber de diriger la section Chimie du nouvel office, avec priorité
absolue pour la recherche des nitrates. Fritz Haber fait donc en premier lieu démobiliser
les chimistes qui ont été appelés sous les drapeaux, et met en place une équipe
travaillant jour et nuit à l’usine d’Oppau. Le développement industriel de
la transformation de l’ammoniac en acide nitrique n’est pas une mince
affaire, mais grâce aux ingénieurs de la BASF et à l’avancée des travaux
de synthèse d’avant-guerre, l’usine d’Oppau est opérationnelle au mois
de mai 1915, et une deuxième usine est créée. La production des deux usines
permet alors à l’Allemagne de disposer d’acide nitrique et d’explosifs en
quantité suffisante pour mener la guerre. Les chimistes allemands viennent
d’empêcher leur pays de perdre la guerre.
Cependant, la forme nouvelle des combats sur
le front inquiète les dirigeants militaires : elle gèle toute manœuvre
et personne ne sait comment faire pour retrouver la mobilité des armées, qui
seule, pourrait amener la victoire. Ce changement radical dans la nature des
combats va entraîner des modifications dans l’emploi des armes, en
accroissant notamment le rôle de l’artillerie. On commence désormais à
utiliser des engins à tir courbe, pour pilonner les positions adverses défensives
qui s’enterrent de plus en plus profondément. C’est le début de
l’artillerie de tranchée, qu’il va falloir développer. On réinvente la
guerre de siège du Moyen-Age, en utilisant des vieilles bombardes sorties du
fond des arsenaux, en fabricant des pétards artisanaux qui deviendront des
grenades, en inventant des arbalètes pour envoyer des projectiles explosifs sur
l’adversaire. Avant les assauts, il est nécessaire de détruire les défenses
adverses et en particulier les réseaux de barbelés, par une préparation
d’artillerie, demandant de plus en plus de canons et de projectiles.
L’ennemi y répond par un contre-pilonnage. La guerre devient une guerre de
matériel où les réserves humaines s’affaiblissent dans des assauts
meurtriers dont l’enjeu pitoyable et sanglant a pour but la prise d’une
minuscule bande de terrain, ne mesurant parfois pas plus de cinquante mètres.
L’état-major français va poursuivre avec
entêtement une politique offensive, dans le seul but de rompre la ligne de défense
ennemie pour retrouver la liberté de mouvement. Pour les Allemands, il apparaît,
dès lors et plus que jamais, nécessaire de trouver des armes nouvelles, qui
permettraient de changer la situation sur le front. Le problème de la guerre de
position, est que l’attaquant, en sortant de ses positions retranchées,
s’expose à la puissance de feu des armes adverses, qui sont solidement protégées
et camouflées. Il faudrait donc trouver une arme nouvelle qui permettrait de
toucher l’adversaire et de le neutraliser au sein même de son dispositif de
retranchement.
En septembre 1914, Falkenhayn charge un de
ses officiers, le major Max Bauer, de lancer des recherches dans ce but.
Celui-ci se tourne, bien entendu, vers les scientifiques du ministère de la
Guerre, dont Fritz Haber fait partie. Il est nécessaire de trouver une arme économique
qui ferait sortir les fantassins adverses de leurs tranchées, et qui offrirait
un avantage durable sur les Alliés pour des mois ou d’avantage. Les
chimistes, connaissant les inévitables accidents des usines chimiques et leurs
effets néfastes, voire mortels, proposèrent alors d’utiliser les gaz
toxiques. Les gaz ont l’immense avantage d’être des sous-produits de
l’industrie des colorants, dont la production ne nécessitera pas d’efforts
particuliers. En outre, la supériorité technique écrasante de l’industrie
chimique allemande sur l’industrie française, permettra d’obtenir un
avantage durable dans le temps. Walter Nernst, un chercheur du ministère de la
Guerre, est alors chargé de mener les travaux sur les agents chimiques qui
pourraient être chargés dans des projectiles, mais il échouera dans ses
recherches et Fritz Haber acceptera de reprendre ses travaux.
Les travaux de recherche visant à développer l’arme chimique.
Haber n’ignore rien des dispositions des
Conventions de La Haye de 1899 et de Genève de 1907, qui interdisent «l’emploi de projectiles qui ont pour but unique de répandre des gaz
asphyxiants ou délétères ». Mais, si cette arme peut permettre à
l’Allemagne de gagner la guerre, et si cela lui permet de devenir un des
artisans de la victoire, il est prêt à accepter de mener les recherches.
1) Le cas français.
Les Français utilisent déjà, depuis le début
de la guerre, des projectiles chargés de produit ''neutralisant''. En effet, en
1912, la Préfecture de police du département de la Seine avait nommé une
commission pour mener des expériences et fabriquer une grenade chargée de
substance permettant d’arrêter les malfaiteurs. Cette commission fut composée
d’un membre de l’Institut Pasteur, d’un membre de l’Académie de médecine,
de monsieur Kling, directeur du laboratoire municipal de la ville de Paris, du
capitaine Delacroix de la section technique du génie, et de monsieur Sanglé-Ferriere,
chef du laboratoire municipal. L’éther bromacétique (bromacétate d’éthyle)
avait été retenu et ce produit avait permis l’arrestation de la célèbre
bande à Bonnot à Choisy-le-Roi en 1912.
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| Grenade suffocante française, adoptée par
l'établissement central du matériel du génie, le 8 juillet 1913. |
Grenade Bertrand |
Devant le succès de cette substance, l’Etablissement
central du matériel du Génie avait décidé d’adopter une grenade copiée
sur le modèle en usage à la Préfecture de police. Depuis, l’armée française
possédait des projectiles de pistolet lance-fusées chargés de 19 cm3 de ce
produit, ainsi que des grenades suffocantes à l’éther bromacétique et cela déjà, depuis une décision du 8 juillet 1913. Ces
armes étaient destinées à un usage intérieur, la volatilité du produit les
rendant pratiquement inefficaces à l’air libre. Cependant, sa toxicité
n’est pas négligeable, car une minute passée dans une atmosphère à 3g/m3,
concentration que l’on obtenait aisément par l’explosion d’un projectile
dans un espace clos, est mortelle. On fit usage de ce produit dès le début des
hostilités. Les produits chimiques étaient fournis par l’usine Poulenc et
l’enveloppe et le chargement réalisés par l’établissement Ruggieri. Les
stocks seront vite épuisés, et une nouvelle fabrication de grenades
suffocantes françaises débutera en novembre 1914, mais la carence en brome
imposera alors le remplacement de l’éther bromacétique par de la chloracétone.
Dès le début de l’année 1915, on
imagine d'utiliser à grande échelle la grenade suffocante dans les tranchées.
Le 21 février 1915, paraît une notice sur les engins suffocants destinée à
accompagner leurs livraisons en première ligne. Le 17 mars, 10 000 grenades
supplémentaires et 10 000 fusées seront livrées au front, mais l’engin a un
tel succès que le ministre de la Guerre renouvelle sa commande le 30 mars, et
demande la livraison de 90 000
paires de lunettes destinées à la protection des assaillants. Les troupes les
réceptionneront à partir du 20 avril.
D’autre part, dans les premiers jours de
janvier 1915, le directeur de l’Institut Pasteur, le docteur Roux, avait présenté
au général en chef la proposition de l’un de ses chefs de service. Gabriel
Bertrand, 48 ans, pharmacien et chimiste de grande renommée, est également un
profond patriote. Chef du service de chimie biologique de l’Institut Pasteur
à l’age de 33 ans, il connaît parfaitement l’industrie chimique allemande,
puisqu’il a visité les principaux laboratoires de l’Empire avant-guerre. La
grenade, mise au point par ses soins, est constituée de 6 fragments en fonte,
formant une sphère creuse, et contenant en son centre une ampoule en verre,
remplie de chloracétone, une substance lacrymogène. En tombant sur le sol,
l’ampoule se brise et libère son contenu. Peu efficace, la grenade est destinée
à être utilisée dans un espace clos. Le général en chef, trouvant l’idée
intéressante, avait donc demandé au général Curmer, qui s’occupait alors
de la mise au point d’armes spéciales, de suivre cette proposition, et
celui-ci prit donc contact avec monsieur Bertrand le 4 janvier. Une commande de
grenades fut ensuite passée, et le 24 avril fut diffusée la notice descriptive
de la grenade Bertrand en même temps que sa livraison sur le front.
2) Les recherches allemandes.
En réponse aux grenades suffocantes françaises,
les Allemands expérimentent des projectiles à chargement spécial dès les
premiers mois de guerre ; en effet, le major Bauer a été chargé de développer
un obus chimique, depuis le mois de septembre 1914. Le 29 octobre 1914, ils
envoient 3000 obus «Ni» de 105 mm contenant du chlorhydrate de dianisidine sur
Neuve-Chapelle, lors d’une offensive. Le toxique, sous forme de poussière
fine, est placé à côté d’une charge explosive et de schrapnells dans le
corps de l’obus. Ce produit, irritant pour les yeux et le nez, ne semble pas
avoir été suffisamment efficace puisque l’expérience ne sera pas réitérée.
Les Allemands semblent cependant déterminés à franchir un cap dans la guerre
des gaz. Dès la fin de l’année, les recherches visant à la fabrication
d’un obus toxique sont poussées à fond. Pour mener ses recherches sur
l’arme chimique, Haber forme une équipe de huit chimistes, dont trois futurs
prix Nobel : James Franck, Gustav Hertz et Otto Hahn. Le major Bauer se
charge d’obtenir le soutien des industriels, et les résultats dépassent ses
espérances puisque la firme Bayer, dirigée par Carl Duisberg, se propose de
mettre l’appareil productif du Cartel des colorants au service de la recherche
sur les gaz de combat. La firme Bayer propose d’utiliser le bromure de xylyle,
un puissant irritant oculaire, l’idée ayant été suggérée par le docteur
Tappen. Sa synthèse est réalisée par bromuration des huiles légères,
provenant de la distillation des goudrons. On obtient en réalité un mélange
complexe, contenant de nombreux dérivés, appelés plus généralement bromures
benzyliques, dans lequel le bromure de xylyle domine. Les vapeurs de ces
substances sont extrêmement irritantes pour les yeux, et leur odeur rappelle un
peu celle que possèderait un mélange d’essence d’amandes amères et de
formol. La toxicité est très faible, mais la puissance lacrymogène est énorme,
pour un seuil d’action assez bas. La faible volatilité de ces substances rend
leur évaporation très lente, et assure ainsi la persistance de leurs effets ;
autre avantage : leurs vapeurs sont très denses, et s’accumulent au fond
des tranchées. L’équipe de chercheurs se heurta à de nombreux obstacles. La
présence d’un liquide dans le corps de l’obus cause de sérieuses
perturbations balistiques. Le mélange est très corrosif, et se décompose au
contact du fer, aussi est il enfermé dans un cylindre de plomb. Pour le charger
dans une munition, les Allemands modifient leur obus de 150 mm modèle 1912, en
supprimant la charge d’acide picrique, et en la remplaçant par une autre,
bien plus faible, de tolite. Cette dernière est placée au dessus du cylindre
de plomb, contenant 2,3 litres de toxique. Le poids total de l’obus est voisin
de 43,5 kg, et il peut être envoyé jusqu’à une distance de 7 à 8 km. La
production est lancée, et les premiers essais sur le terrain ont lieu le 31
janvier 1915, sur le front oriental, à Bolinov en Russie.
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A gauche, obus T de 150 mm |
Mais les résultats sont loin d'être ceux
escomptés, car les basses températures de l’hiver empêchent la vaporisation
du produit sur le terrain.
L’équipe de Haber, de son côté,
travaille sans relâche sur le chargement d’obus en phosgène et en oxyde
d’arsenic. Mais un grave accident compromet l’avance des travaux au mois de
janvier. Lors d’un essai de chargement d’obus, le laboratoire saute et tue
sur le coup Otto Sackur, un spécialiste de la thermodynamique, et blesse grièvement
son collaborateur, Gerhard Just. Cet accident survenant en même temps que l’échec
des essais de l’obus T, semble avoir freiné les recherches de dispersion de
toxiques par munitions d’artillerie. Depuis le mois de décembre 1915, Haber
s’était orienté vers l’émission de chlore gazeux, produit fabriqué en
grande quantité en Allemagne (37 tonnes par jour en 1914, selon les
renseignements de Bertrand). Il propose de répandre le gaz, non pas grâce à
des obus, mais à partir de cylindres de gaz disposés dans les tranchées
allemandes, puis de laisser le nuage de gaz, formé par l’ouverture des
bouteilles, flotter et dériver au gré du vent, vers les lignes ennemies. Des
essais sont entrepris au cours des mois de décembre et janvier pour déterminer
les conditions météorologiques les plus favorables à l’émission des vagues
toxiques de chlore, car c’est précisément la météorologie qui se révèle
être le facteur déterminant.
En effet, de nombreux facteurs
interviennent, et l’émission de la vague demande qu’ils soient tous
favorables. Si le sens du vent et sa régularité sont essentiels, sa vitesse
est aussi primordiale : trop faible, il expose les agresseurs à de
dangereux retours de gaz ; trop forte, la vague se disperse trop
rapidement. La température de l’air et du sol influe aussi, sachant qu’il
faut impérativement éviter une grosse différence entre les deux pour éviter
les phénomènes de convection. De plus, un degré hygrométrique élevé de
l’air stabilise la vague, et un temps couvert avec brouillard la plaque au
sol. Ceci implique donc la présence de stations météorologiques situées à
proximité de l’endroit prévu pour l’attaque, ainsi qu’une étude
approfondie du site. L’état major, avec l’aide de météorologistes,
choisit donc, pour des raisons pratiques et stratégiques, le saillant d’Ypres,
sur le front du village de Langemarck. Non seulement, on devait s’attendre à
des vents dominants soufflant du sud, au mois de mars et avril, mais Ypres représente
aussi un symbole de la cause alliée, puisque de nombreux Anglais et Français y
étaient morts lors de la tentative de percée allemande du 10 au 22 novembre
1914. De plus, cela permettrait de déloger les Alliés d’une position bien
placée pour lancer une offensive sur Bruxelles, et autoriserait aussi de
continuer la conquête de la Belgique et de menacer le flanc du front
franco-britannique.
La seconde bataille d’Ypres, le 22 avril 1915.
Haber utilisa le système de conditionnement
du chlore mis au point par les ingénieurs de la BASF. Celui-ci était stocké,
sous forme liquide, à l’intérieur de cylindres gainés intérieurement de
plomb ; il suffit d’y ajouter un tuyau, plongeant au fond de la
bouteille, qui, par l’intermédiaire d’une soupape, libère le chlore
liquide à l’extérieur, se transformant alors en gaz. Au mois de février,
les Allemands entraînent deux régiments de pionniers (qui sont l’équivalent
des régiments du génie français) au maniement des cylindres de gaz, et à la
mise en place de l’ensemble du dispositif sur le terrain. Ces régiments n°35
et 36 resteront des spécialistes des attaques au gaz tout au long de la guerre
et seront constamment entraînés et formés à l’utilisation des nouveaux
engins à gaz allemands.
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| Schéma d'une bouteille de chlore |
Schéma du dispositif d'installation des
cylindres de chlore dans la tranchée allemande. |
La mise en place de l’opération, baptisée
« désinfection », sur l’emplacement choisi, se révèle
difficile. En effet, il faut amener jusqu’en première ligne tout le matériel
à bras d’homme, et cela dans la plus grande discrétion pour ne pas éveiller
les soupçons des Alliés. Les pionniers du régiment n°35 doivent ensuite
enterrer debout et par groupe de vingt, les 5730 cylindres, sur un front de 6
kilomètres. Puis, il faut encore les recouvrir d’un plancher de sacs remplis
d’une substance neutralisante, et enfin de sacs de terre pour protéger
l’ensemble des éclats d’obus. Il faudra plus d’une semaine de travail de
nuit pour y arriver.
Les troupes sont enfin amenées sur place et
n’ont plus qu’à attendre dans l’angoisse que les conditions météorologiques
favorables soient réunies. Mais celles-ci vont tarder, et les accidents
survenant sur les bouteilles, ainsi que les fausses alertes météorologiques à
répétition, vont émousser rapidement le moral des troupes. Des informations
vont finir par filtrer jusqu’au Grand quartier général français. Plusieurs
rapports de déserteurs allemands avaient annoncé l’attaque allemande. L’un
d’entre eux, émanant de l’interrogatoire d’un prisonnier du 234e
régiment d’infanterie, daté du 14 avril 1915, est particulièrement précis :
il annonce l’attaque prévue pour la nuit du 15 au 16, explique le dispositif
de mise en place des bouteilles dans tous ses détails, et le prisonnier remet même
une compresse de coton imbibée de solution neutralisante, en expliquant que ce
modèle a été distribué à toute la troupe en vue de l’attaque. Ce même
type de bâillon sera retrouvé sur plusieurs soldats capturés, dont les
explications seront les mêmes. Des civils Belges signalent aux autorités françaises
que les Allemands font fabriquer des compresses de tulle dans le but de se protéger
contre des gaz. Le 16 avril, les Anglais, en attaquant au sud-est d’Ypres,
recueillent des prisonniers affirmant qu'il se trouve des cylindres de gaz dans
leurs tranchées. Plusieurs hommes pourront vérifier ces informations en se
rendant sur place. Le 17 avril, un communiqué allemand déclare : « Hier,
à l’est d’Ypres, les Anglais ont encore employé des obus et des bombes de
gaz asphyxiants. ». Il s’agit d’un procédé d’intoxication dont
le but est de justifier la prochaine attaque aux gaz comme une réplique à
cette imaginaire attaque anglaise. Enfin, les Alliés interceptent toute une série
de communications TSF près d’Ypres, faisant état de l’inquiétude au sujet
des vents, de leurs directions et des conditions météorologiques. Ces messages
étaient pour la plupart émis par un capitaine du nom de Haber…
Malgré toutes ces informations
concordantes, personne, chez les Alliés, n’aura été capable de mesurer à
temps l’importance de ce qui se préparait en face. Le 21 avril, un vent de
nord-est se leva sur la région d’Ypres. L’attaque allemande est décidée
pour le lendemain à 17 heures. La nuit venue, les pionniers dégagent les
bouteilles, et les raccordent à des tubes évacuateurs dont l’orifice est
situé juste devant le parapet de la tranchée, en direction des lignes
adverses. L’attaque concernera tout le secteur français, du village de
Steenstraat à celui de Langemark, soit un secteur de 6 km de long. Le 22 avril,
à 17h10, le signal est donné, et les pionniers ouvrent les bouteilles. Un
nuage verdâtre s’élève des lignes allemandes, accompagné d'un sifflement
étrange : 149 tonnes de chlore sont déversées en quelques minutes, et le
nuage emporté par le vent se dirige vers les lignes françaises. Le chlore est
un gaz suffocant qui, mélangé à l’air, provoque immédiatement chez le
sujet qui l’inhale, une douleur intense dans les voies respiratoires, associée
à une toux violente, pénible et douloureuse, s’accompagnant rapidement de
crachements de sang. Le sujet suffoque et cherche en vain à reprendre haleine.
Le chlore brûle les parois alvéolaires et l’ensemble des voies
respiratoires. Si la personne n’est pas soustraite de l’atmosphère toxique,
la mort survient en quelques minutes par anoxie, l’atteinte pulmonaire empêchant
l’oxygénation du sang. Même en faible proportion (de l’ordre de 16 mg/m3),
l’air respiré est insupportable. Le chlore a une densité élevée et forme
un nuage très lourd, qui va s’accumuler dans toutes les dépressions du
terrain où sa concentration peut alors devenir plus élevée que dans la vague
qui coule à la surface du sol.
Le pilote adjudant Faure et le capitaine
Brunet, alors en mission de reconnaissance aérienne au dessus du front,
observent un étrange phénomène peu après 17 heures : « De
petites flammes jaunes sont aperçues de place en place, entre Bixschoote et
Langemarch, dans les tranchées allemandes. Nombreux foyers dégageant une épaisse
fumée jaune dans les tranchées ennemies ». Du côté français, ce
sont les troupes africaines des 45e et 87e divisions qui
occupent les premières lignes. Le lieutenant Jules-Henri Guntzberger,
commandant la 2e compagnie du 73e R.I.T., se trouve alors
à son poste de commandement, situé à 70 ou 80 mètres des tranchées avancées
allemandes. « J’ai vu alors un
nuage opaque de couleur verte, haut d’environ 10 mètres et particulièrement
épais à la base, qui touchait le sol. Le nuage s’avançait vers nous, poussé
par le vent. Presque aussitôt, nous avons été littéralement suffoqués (…)
et nous avons ressenti les malaises suivant : picotements très violents à
la gorge et aux yeux (on observe une irritation oculaire avec le chlore
qu’à de très fortes concentrations), battements
aux tempes, gêne respiratoire et toux irrésistible. Nous avons dû alors nous
replier, poursuivis par le nuage. J’ai vu, à ce moment, plusieurs de nos
hommes tomber, quelques-uns se relever, reprendre la marche, retomber, et, de
chute en chute, arriver enfin à la seconde ligne, en arrière du canal, où
nous nous sommes arrêtés. Là, les soldats se sont affalés et n’ont cessé
de tousser et de vomir ». Partout, quand le nuage de gaz enveloppe les
fantassins, c’est la panique, ils suffoquent et beaucoup meurent asphyxiés.
Les troupes françaises sont mises hors de combat en quelques instants; une brèche
de près de 2 km s’ouvre dans le front. Epouvantés, les fantassins tentent de
regagner l’arrière à la recherche d’air respirable. Le médecin aide-major
Cordier, du 4e bataillon de chasseurs à pied, fait une remarquable
description des symptômes de l’intoxication : « La
première impression ressentie est la suffocation, avec brûlure des muqueuses
du nez, de la gorge et des bronches. Une toux douloureuse s’ensuit, avec
affaiblissement général des forces. En général, les vapeurs ne provoquent
pas les larmes. Beaucoup subissent les effets d’un empoisonnement violent :
maux de tête, vomissements qui vont jusqu’au sang, diahrée. Il s’ensuit,
pendant plusieurs jours, une courbature générale et d’une grande dépression,
avec bronchite plus ou moins violente ». Les effets se font ressentir
bien au delà de 2 kilomètres devant les lignes. Le capitaine d’artillerie
Chadebec de Lavalade se trouve alors à Boesinghe, à deux kilomètres des
lignes allemandes : « Une odeur
assez forte, qui me parût être celle du chlore, se répandit autours de nous.
Puis, mon poste fut violemment bombardé avec des obus d’une nature spéciale,
répandant une odeur extrêmement violente, qui rapelait celle du formol (il
s’agit sans aucuns doutes d’obus T au bromure de xylyle). Je me trouvai fortement incommodé, et un homme, s’effondrant auprès
de moi, fut pris de vomissements pénibles (…). A une heure du matin, je ne
cessai de tousser et n’en pouvant plus, je me fis conduire à l’ambulance
divisionnaire, suffocant complètement ».
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Ci-contre : vue aérienne d'une attaque par vague. |
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Les Allemands capturent 1800 Français, 51
canons et plus de 70 mitrailleuses.
Mais, après avoir parcouru plusieurs kilomètres, ils se retranchent à la tombée
de la nuit. Le duc Albrecht de Würtemberg, commandant la IVe armée
allemande devant Ypres, ne dispose pas des réserves suffisantes pour continuer
l’assaut. Pourtant, il fait face à des troupes complètement désorganisées,
et les ports de la Manche ne sont pas bien loin. En les occupant, il pourrait
interdire le débarquement des troupes et du matériel anglais sur le sol français,
et prendre les Alliés à revers. Le sort de la guerre pourrait vite basculer.
Seulement, Falkenhayn avait décidé quelques jours auparavant de changer
l’objectif stratégique de l’attaque aux gaz sur Ypres par un simple test de
la nouvelle arme. L’attaque sur Ypres était alors jugée secondaire par l’état-major
allemand, qui libéra de nombreuses troupes du saillant, pour les utiliser en
Galicie, malgré les protestations de Haber. Cette décision se révélera une
erreur monumentale, et Haber déclara par la suite que, si une attaque
d’envergure avait été menée sur Ypres ce jour-là, l’Allemagne aurait
gagné cette guerre…
Dès le lendemain, les Alliés s’efforcent
de colmater la brèche par des troupes fraîches, et résistent aux assauts
ennemis. Le 23 avril, les Anglais et les Canadiens lancent une contre-attaque désespérée
qui empêche les troupes allemandes d’avancer sur Ypres. Le 24 avril, en
pleine nuit, les Allemands réitérèrent leur attaque au chlore sur Ypres, du côté
canadien, en finissant de vider des bouteilles mises en place pour l’attaque
du 22 avril. Mais cette fois, même si beaucoup d’hommes furent surpris dans
leur sommeil, les premiers moyens de protection avaient été diffusés et
l’attaque fut beaucoup moins meurtrière. Les hommes utilisèrent, pour se
protéger des gaz, des morceaux d’étoffe imbibés de bicarbonate de soude ou
même d’urine. D’autres émissions de chlore ont lieu durant la période du
22 au 27 avril, souvent de faible envergure et rarement suivies d’attaque
d’infanterie. Plusieurs d’entre-elles semblent même avoir été déclenchées
dans un but défensif. Le sous-lieutenant Maurice Lacroix, du 66e
d’infanterie témoigne : « Le
27 avril, je faisais partie d’une colonne d’attaque chargée de reprendre
les tranchées perdues le 22. Nous nous battions depuis midi, quand, à deux
heures, au moment où nous chargions à la baïonnette, un nuage épais et verdâtre
s’est élevé des lignes allemandes, nous obligeant à cesser notre offensive
et à nous coucher. Vers quatre heures, nous avons chargé de nouveau ; à
ce moment, de nouvelles vapeurs sont encore sorties des tranchées ennemies, en
même temps qu’une grêle d’obus asphyxiants s’abattait sur nous. Je suis
tombé, étouffant et pris de vomissement avec filet de sang ». Les
jours suivants le 22 avril, l’avance allemande fut enrayée, et les Alliés réussirent
à reconquérir en partie le territoire perdu. La seconde bataille d’Ypres
s’achève alors le 27 avril, sans que les troupes allemandes aient réussi à
remporter de victoire. Mais le grand commandement allemand a maintenant pris
conscience de l’intérêt des gaz de combat, et il décide donc d’activer
les recherches sur les obus toxiques.
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