Chapitre 1
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La genèse des premiers moyens de protection.

A) L’organisation française au lendemain de la première attaque au gaz.

L’attaque au gaz d’Ypres, comme le souhaitait l’état-major allemand, prend l’armée française complètement au dépourvu. Les premières attaques par vagues, avaient intoxiqué et tué un grand nombre de soldats, sans pour autant permettre aux allemands d’obtenir un résultat probant. Malgré l’utilisation depuis le début de l’année 1915 des premières substances lacrymogènes, la France n’a rien prévu, ni pour la protection de ses soldats, ni pour une éventuelle riposte. Le plus pressant est de fournir un moyen de protection efficace à l’armée. Mais pour cela, il faudrait savoir en premier lieu contre quoi se protéger, car personne chez les Alliés, ne sait avec précision quel gaz les Allemands ont utilisé à Ypres. Il n’existe même pas d’organisme scientifique à qui confier la tâche de l’aménagement des recherches sur cette question.

Le général Curmer, de la Section technique du Génie, était depuis le début de la guerre chargé d’étudier toutes les propositions d’armes nouvelles comme les lance-flammes, les mortiers, ainsi que les moyens de protection de la troupe, comme les cuirasses. Dans l’urgence, le général en chef lui demande de se mettre en relation avec les personnalités les plus qualifiées pour mener à bien les recherches. Les premières personnes à qui s’adresse Curmer sont André Kling, directeur du laboratoire municipal de la ville de Paris, et Gabriel Bertrand, chef de service à l’Institut Pasteur. Tous deux avaient déjà étudié les substances lacrymogènes et suffocantes et étaient les plus à même pour débuter les recherches. D’ailleurs, Kling est déjà chargé, par ordre du ministre, de se rendre à Ypres pour recueillir le maximum d’informations.

En haut :

Extrait du rapport du pharmacien major de deuxième classe Didier, du 22 avril 1915 ; dessin du bâillon utilisé par les troupes allemandes lors de l'attaque su Ypres.

 

 

 

 

 

 

Le 24 avril, les premiers renseignements arrivant à Paris du front de l’Yser sont adressés par les formations sanitaires de l’avant. Plusieurs bâillons furent trouvés sur des prisonniers allemands, et on cherche, en premier lieu, à les copier pour se protéger au plus vite. Au moins deux types d’appareils protecteurs ont été utilisés par les Allemands, pour préserver leurs troupes. Le premier, de conception fort simple, est une simple enveloppe de tulle rectangulaire, mesurant environ 9 cm sur 17, remplie de déchets de coton. Deux cordonnets, fixés à chaque coin de l’enveloppe, permettent de le maintenir sur le visage, en nouant les liens derrière la tête. Ce bâillon est protégé par une enveloppe en toile caoutchoutée, mesurant 10x17 cm, qui empêche la dessiccation de la solution neutralisante. C’est ce modèle que l’on choisit de copier, en raison de sa simplicité qui doit permettre de le produire au plus vite. Le second appareil utilisé par les Allemands est plus complexe, et semble avoir été emprunté à l’industrie chimique. Il est en caoutchouc blanc ou noir, ayant la forme d’un cône tronqué. La petite base est percée de sept trous circulaires ; l’autre base s’applique contre la figure. Derrière les trous est fixé une feuille de mousseline, qui retient deux feuilles de coton hydrophile, renfermant de l’hyposulfite de soude en petits cristaux. Une soupape expiratoire est située sur le dessus de l’appareil, à gauche. Une sangle élastique permet de la maintenir sur le visage.

La Section technique du Génie est chargée de la confection des bâillons, et réquisitionne la main-d’œuvre féminine des Grands Magasins de nouveautés de Paris. Le bâillon fabriqué mesure approximativement 8x12 cm, est constitué par une enveloppe de toile ou de gaze cirée, remplie de gaze, de déchets de coton ou d’ouate plus ou moins hydrophile (selon les ressources disponibles). Aucune solution neutralisante n’est encore arrêtée et le bâillon reste simplement humidifié pour retenir le chlore. De leur côté, les Directions des étapes et services de chaque armée, sont chargées d’utiliser toutes les ressources locales pour obtenir la production rapide de plusieurs milliers de bâillons du même type. Ceux-ci sont destinés à être plaqués sur la bouche, la respiration se faisant au travers. Le jour même, il est décidé d’en produire 100 000.

La nature du gaz utilisé par les Allemands n’est toujours pas connue à Paris, et de ce fait, aucune substance neutralisante n’est proposée ; le bâillon est simplement humidifié. Le G.Q.G. pense qu’il s’agit d’acide sulfureux, mais Bertrand et Kling penchent plutôt pour de l’oxychlorure de carbone. Le 25 avril, Kling se rend sur place pour obtenir plus de précisions. Un pharmacien, le caporal Launoy, du laboratoire de la 10e  armée, a analysé dès le 22, une des compresses trouvée sur un prisonnier allemand et son rapport arrive ce même jour à Paris. Il décrit la solution neutralisante allemande : un mélange d’hyposulfite de soude et d’hydrate alcalin fixe, dans une solution de glycérine. Celle-ci est donc immédiatement copiée pour être communiquée à l’ensemble de l’armée. En outre, le caporal Launoy précise que la substance utilisée comme gaz par les allemands semble être du chlore. Un autre rapport, rédigé le 22 avril par le pharmacien–major de deuxième classe Didier, du 36e C.A., conclut qu'il s'agit de chlore. Le 26 avril, c’est Bertrand qui, dans une lettre adressée au général Curmer, rapporte qu’il s’agirait vraisemblablement de chlore. Il précise que l’industrie allemande en produit en grande quantité et le vendait avant guerre à l’état liquide et sous pression dans de grands cylindres d’acier. Enfin, le 27 avril, Kling établit, à son tour, avec l’ingénieur du Génie maritime Cartier, qu’il s’agit bien de chlore. Il propose d’utiliser, plutôt que le bâillon humide, des pétards de poudre noire, qu’il suffirait d’envoyer, selon lui, directement sur la vague, quand celle-ci aborderait la tranchée. Cette proposition, pour le moins étonnante, montre à quel point la question de la protection prend au dépourvu les autorités militaires.

Baillons français.

Le général Curmer se rendit au ministère (4e direction) et proposa au général Chevalier de constituer une commission réunissant quelques savants, pour envisager au plus vite les moyens de protection et de riposte. Celui-ci accepta en principe l’idée, mais préféra une simple réunion à une commission permanente[1]. Cette regrettable opposition à la constitution d’une structure rationnelle, à la fois civile et militaire, sera à l’origine d’un manque cruel de centralisation des moyens de lutte contre les gaz, qui devait durer jusqu'à la création des services chimiques au mois de juillet 1915. Jusqu'à cette date, le sous-secrétariat de l’artillerie et des munitions entendait bien étendre son domaine d’attribution aux questions relatives aux gaz asphyxiants. Le général Curmer convoqua donc, dans une réunion qui devait avoir lieu le 28 avril, au siège du comité du Génie : Messieurs Haller, Gauthier et Deslandres (ce dernier en tant que météorologiste), tous trois membres de l’Institut Pasteur, monsieur Kling, du laboratoire municipal, monsieur le professeur Bertrand, pharmacien de l’institut Pasteur, monsieur Urbain, professeur à la Sorbonne, monsieur Chaumat, sous-directeur de l’Ecole supérieure d’Electricité, monsieur le médecin principal de deuxième classe Arnauld, le colonel Mourral, de la Section technique du Génie, le lieutenant-colonel Jouhgandeau, de la Section technique de l’Artillerie, et enfin plusieurs représentants de l’industrie chimique.

Les questions abordées à cette réunion concernent en premier lieu les éventuels moyens de riposte dont dispose la France, évalués grâce à un mémoire rédigé par Chaumat, provenant d’une étude secrète réalisée avant-guerre, sur les substances dites '‘puantes'’. Il permit de discuter les propriétés des corps les plus intéressants et d’envisager les moyens de production. Les différents membres ne peuvent constater que l’inexistence de l’industrie chimique en France, tout restant à créer pour obtenir la fabrication industrielle de substances agressives. Pour la protection contre les gaz, il est décidé de porter la commande de sachets1 protecteurs de 100 000 à plus d’un million d’exemplaires, pour en distribuer à toutes les armées au plus vite. La première livraison sera de 150 000 pièces et ce sera l’armée du Nord qui en bénéficiera le 12 mai. Les autres armées les recevront à partir du 22 mai, soit un mois après l’attaque de Langemarck. On propose aussi d’utiliser, pour les hommes qui se trouvent à des postes importants, comme les mitrailleurs et les officiers, des appareils respiratoires du genre de ceux proposés dans le livre de l’officier de l’Ecole des Mines, type Maurice-Fernez ou autres. Il s’agit alors des seuls appareils respiratoires dont on connaissait l’existence.

De son côté, l’ingénieur en chef des Mines Weiss, directeur des Mines au ministère des Travaux publics et lieutenant-colonel d’artillerie territoriale, se présente de lui-même au G.Q.G., en proposant de mettre à la disposition de l’armée tous les appareils respiratoires existant dans les centres miniers de France. Dans la nuit du 28 avril, tous les appareils respiratoires genre Tissot et autres, auparavant utilisés pour les secours miniers, sont envoyés à Paris. Le 30 avril dans la soirée, 10 appareils Tissot et quelques autres, dont on ignore le genre, sont envoyés dans le Nord à la 10e armée. Ce n’est bien sûr qu’une goutte d’eau dans la mer, mais ce sont les premiers appareils envoyés de l’intérieur aux Armées. Le convoi transporte aussi 2 800 grenades suffocantes et 3 500 grenades Bertrand. Cela ne risque pas d’impressionner l’Allemagne, mais, faute de mieux…

Par la suite, il fut nécessaire de procéder à des essais sur la substance neutralisante qui avait été adoptée. Etait-elle suffisamment protectrice vis-à-vis du chlore, et quelle devait être sa composition exacte ? Kling et Bertrand s’en chargent pour arrêter définitivement sa composition le 8 mai. Dans certains corps de troupe, en l’attente de la livraison des premiers bâillons, une note destinée à l’ensemble de l’armée et concernant la protection contre les gaz est diffusée le 11 mai :

 « On peut employer contre le chlore certaines substances imbibées d’eau, comme la paille de céréales, le foin grossièrement découpé, le jute, le crin végétal… On les trempe dans l’eau pendant quelques heures, puis on les applique contre le nez et la bouche avec un mouchoir. » Il est bien évident que ce genre de mesure n’avait que peu d’efficacité, mais la production, puis la livraison des premiers moyens de protection devaient mettre un certain temps pendant lequel les hommes sur le front étaient entièrement à la merci d’une nouvelle attaque au chlore. Les offensives chimiques dans le secteur d’Ypres, se succèdent d’ailleurs dans les 15 premiers jours de mai. Pas moins de quatre opérations du même type, avec emploi de plus en plus marqué d’obus T, ont lieu. Puis, une bien plus importante se déroule dans la nuit du 23 au 24 mai, commençant à 2 heures 45 du matin, et continuant sans interruption apparente jusqu'à 7 heures. La nappe de gaz formée parue beaucoup plus importante que les précédentes, plus dense et plus concentrée. Les Allemands font également usage d’un nombre de plus en plus élevé d’obus T. Les appareils protecteurs « rendirent de grands services », selon les termes officiels. En réalité, ils n’apportaient qu’une protection de l’ordre de quelques minutes, dans les fortes concentrations de chlore obtenues en première ligne.

De son côté, l’armée anglaise suivait le même chemin quant à l’élaboration des premiers moyens de protection. La solution d’hyposulfite allait également être copiée sur celle utilisée par les Allemands. A la fin du mois d’avril, les Anglais sollicitèrent leur population pour la fabrication rapide de plusieurs milliers de bâillons rudimentaires. Le 25 avril, le ministre de la guerre anglais, demande à la population du Royaume-Uni, par voie d’appel, de lui fournir des appareils destinés à protéger les soldats ; il en fallait environ 500 000. Deux types de confection sont sollicités : la première est un simple tampon d’ouate, recouvert de trois couches de gaze. Le masque est retenu sur le visage par une bande élastique ; c’est le respirateur n°1. La deuxième est formée d’un morceau de stokinette double et d’une attache tressée qui s’attache derrière les deux oreilles. Le masque porte le nom de respirateur n°2. Le 29 avril, 500 000 appareils sont récupérés et ainsi expédiés au front. Puis, début mai, deux autres types d’appareils sont produits pour être imbibés de solution d’hyposulfite. Le lieutenant colonel De la Panouse, attaché militaire à Londres, les décrit dans une lettre datée du 7 mai 1915. Le premier est une cagoule de protection, alors appelée ''casque protecteur'' : « Le casque est de forme assez large, de la forme des casques de scaphandriers, et fait en flanelle ''Viyella'' khaki, imbibée de la même solution que les appareils respiratoires. Les ouvertures pour les yeux sont recouvertes de talc ». Le second, appelé ''Black Veil Respirator'', est une sorte de compresse retenue par un morceau de tulle noir: « Les appareils respiratoires consistent en un voile noir de 90x45 cm, avec une poche de 20x10 contenant de l’étoupe imbibée de la solution suivante :hyposulfite de soude, carbonate de soude et glycérine. Ces appareils se trouvent dans des sacs imperméables pendus au cou. Pour en faire usage, on l’attache sur la bouche et le nez avec un seule épaisseur de voile sur les yeux ».

Pour les Français, ces appareils paraissent être plus commodes que le bâillon. Ils allaient s’inspirer des modèles anglais pour améliorer leurs moyens de protection.

B) L’évolution des premiers appareils de protection contre le chlore.

1) Les premières modifications apportées aux bâillons et les premiers appareils de protection.

Ainsi, moins de 10 jours après la première attaque allemande aux gaz asphyxiants, la recherche concernant la protection contre ces gaz était engagée. Mais très vite, les moyens de protection adoptés montrèrent leur inefficacité.

Les 1er, 2 et 9 mai, de nouvelles attaques par vague de chlore ont lieu à Ypres, principalement sur le secteur occupé par les Anglais. Les tampons faits en hâte avec les matières premières disponibles, insuffisamment surveillés à la réception, ne donnent pas les résultats attendus. Ils sont trop petits et ne couvrent pas suffisamment les voies respiratoires, si bien que la respiration peut se faire sans passer par le bâillon si on ne l’ajuste pas convenablement. La durée de protection est également trop faible. Aussi, la plupart ne sont pas suffisamment imprégnés de solution neutralisante, car la matière à l’intérieur de la gaze n’absorbe pas le liquide. On la remplace par du coton, mais celui-ci a tendance à se resserrer dans l’enveloppe quand il est mouillé. On remarque egalement que le coton humide ne laisse que très difficilement passer l’air. Autre problème, les premiers tampons envoyés n’étaient pas toujours contenus dans des sachets protecteurs, faute de tissu imperméable pour les confectionner. Ils se dégradent rapidement et surtout, sèchent à l’air libre et deviennent inefficaces. Ces défauts furent à l’origine de nombreuses intoxications. Par la suite, pour pallier au manque de toile imperméable qui constitue ces fameuses enveloppes, il faudra envoyer des tampons dans des protections faites en simple toile ou en toile huilée. Par exemple, les premières pochettes ne sont envoyées à la 10e armée  qu’au début du mois de juillet! Et encore, il en manquera toujours 150 000, et leur taille sera trop petite pour contenir les premiers bâillons reçus, qui avaient été modifiés par la 10e armée en doublant l’ancien contenu des enveloppes.

Kling, qui poursuit ses visites sur le front, rédige, à l’attention de la Commission, un rapport daté du 25 mai sur les appareils de protection. Il insiste sur le fait qu’il faut impérativement doter toutes les troupes de bâillons ou de cagoules. En effet, il a constaté que les masques ne constituent pas toujours une dotation personnelle, mais que ceux-ci sont disposés en première ligne et que les hommes se les échangent à la relève. Il précise surtout que le bâillon doit être très large et que la cagoule, en tissu fin et spongieux ou en sorte de flanelle, semble lui être préférable.

La solution pour augmenter la durée de protection des appareils et pour faciliter leur mise en place s’imposa d’elle-même A la date du 27 mai, sur proposition du général en chef, les Français décident donc de modifier leur taille, en les agrandissant à la dimension de 13x25 cm et en les garnissant d’étoupe, à défaut de toute autre substance. Le nouvel engin s’appelle désormais compresse. Les premiers types de compresses allaient rapidement être produits, aussi bien par les armées que par la STG. Encore une fois, la précipitation dans la détermination du modèle à produire, allait démontrer ses faiblesses. Le mode d’attache, assuré par deux liens fixés aux coins du rectangle de tulle, était particulièrement fragile et se rompait lorsqu’on exerçait une traction violente sur celui-ci. Kling, dans un rapport daté du 5 juin 1915, précise également : « L’étoupe doit être fixée à l’enveloppe par quelques fils pour l’empêcher de former des boules ou de s’effilocher ». Pour supprimer ces inconvénients, un deuxième type de compresse est produit, en remplaçant les liens latéraux par deux rubans, de largeur au moins égale à celle de la compresse à son niveau, et diminuant vers les extrémités. L’étoupe est retenue dans l’enveloppe par plusieurs points de fil, rendant les deux éléments solidaires

Par contre, la protection chimique contre le chlore que confère la compresse, est très acceptable. Le chlore, ayant une aptitude réactionnelle très grande, la réaction est rapide avec l’hyposulfite de soude[2] :

Na2S2O3 + 4Cl2+ 5H2O à Na2SO4 + H2SO4 + 8HCl

Pour neutraliser les acides sulfurique et chlorhydrique à mesure de leur formation, on ajoute du carbonate de soude à la solution, et enfin de la glycérine permet de garder le tampon humide. Certains bâillons seront colorés au méthylorange pour indiquer à quel moment les substances neutralisantes étaient épuisées, en colorant la compresse en rouge, lorsque les dernières portions d’hyposulfite avaient été décomposées par le chlore et que les acides devenaient libres.

Le 19 mai, la totalité des appareils provenant des mines est récupérée. De modèles variés, leur nombre n’est que de 210, alors que toute l’armée en réclame. Et encore, 60 d’entre eux doivent être réparés avant utilisation. Pour combler ce vide, il est décidé de commander des appareils Fernez, puisqu’ils pouvaient servir à la protection contre le chlore. L’appareil est constitué d’une boîte en fer, fermée par un couvercle à vis : le barboteur. Elle est retenue sur la poitrine par une attache passant autour du cou. Un tuyau la relie aux voies respiratoires via un embout buccal. A l’inspiration, l’air passe dans la boîte métallique et barbote dans une solution d’hyposulfite et de carbonate de soude que contient le réservoir. Un tube de caoutchouc aplati, fixé sur l’embouchure, sert de soupape. Le système semble alors simple et peu coûteux à produire.

 

2) Les premières cagoules.

Le modèle de cagoule adopté par les Anglais semblait donner de bons résultats, aussi fut-il décidé d’en produire, en plus des bâillons. La Section technique du Génie demande donc au lieutenant-colonel de la Panouse, attaché militaire à Londres, de commander d’urgence 30 000 mètres de flanelle Viyella kaki, la même que celle utilisée pour les cagoules anglaises, servant d’ordinaire à fabriquer des chemises, et qui seule permet de confectionner des cagoules efficaces. En attendant la livraison, la S.T.G. tente la fabrication avec tous les tissus qu’elle a sous la main et en essayant plusieurs modèles différents. Le 18 mai, une note est envoyée aux Armées :

« En plus des moyens de protection contre l’action de gaz asphyxiants indiqués précédemment, il sera distribué aux armées des cagoules. Ce sont de simples sacs en flanelle ou en toile percés d’une ouverture à hauteur des yeux ; cette ouverture est fermée par une plaque transparente de matière spéciale. Le sac est assez grand pour pouvoir englober la tête recouverte du képi ; il peut être fermé hermétiquement à la partie inférieure en l’introduisant sous la capote ou la veste que l’on boutonne par-dessus. En temps ordinaire, il peut se porter roulé en turban autour du képi. La respiration s’effectuant au travers du tissu de la cagoule, il est nécessaire de la plonger au préalable tout entière dans la solution d’hyposulfite indiquée précédemment.

Certaines cagoules comportent en outre un tampon à appliquer sur la bouche et les narines, après l’avoir trempé dans la même solution ».

La cagoule est envoyée dans une enveloppe imperméable (si possible), que l’on fixe simplement avec des tresses aux bretelles de suspension de l’équipement ou à l’intérieur de la tunique. Le 21 mai, 8000 cagoules sont envoyées à Dunkerque, puis le lendemain 40 000 sont envoyées aux autres armées.

Sur le front, la cagoule est particulièrement appréciée, notamment pour sa facilité d’utilisation. Au début du mois de juin, 2 millions de cagoules sont commandées à la S.T.G. par l’ensemble des armées ; situation bien embarrassante pour celle-ci, puisque les Anglais, qui font uniquement usage de leur flanelle pour leurs appareils de protection, refusent d’en livrer en France, de peur de ne pas en avoir suffisamment. Dans l'attente des livraisons, certains corps de troupes décident de se débrouiller par eux-mêmes et se lancent dans la fabrication de cagoules. Le général Malcor, de la Direction des étapes et services, s’intéresse alors de près à ce genre d’initiative, et propose un de ces modèles à la Commission pour qu’elle puisse juger de son efficacité: « Certains corps ont fait confectionner avec de la flanelle de coton de couleur bleu clair, qui s’imbibe facilement du liquide préservateur, et dans lesquelles un élastique intérieur, monté sur les bords même de la plaque transparente (en mica ou Celluloïd) maintient cette plaque en face des yeux ». La Commission n’est alors pas défavorable à ce type d’engin, et la D.E.S. se charge d’étudier la confection de ces cagoules ou de proposer ce modèle aux armées. C’est ainsi que, dans la plupart des secteurs, les G.B.D1, les laboratoires divisionnaires ou toutes autres formations sanitaires, se hâte de fabriquer des modèles de cagoule de tous les genres.

 

 

3)La poursuite des études sur la protection contre le chlore.

a) La protection des yeux.

Le problème de la protection des yeux fut rapidement exposé. Les 90 000 paires de lunettes commandées quelques mois auparavant n’étaient bien sûr pas suffisantes. Le 11 mai, la Section technique du Génie commande donc 400 000 paires de lunettes supplémentaires dont 50 000 à garniture en caoutchouc. L’essentiel de cette commande est passé auprès des seuls fabricants qui proposent alors ce genre d’article, Houzelle et Hutchinson, avant qu’il ne soit encore question d’un modèle spécial fabriqué pour le compte de l’armée. De leur côté, les Armées passent divers contrats avec de nombreux fabricants. Le G.Q.G. réagira d’ailleurs très vite, car de nombreux officiers descendent à Paris passer marché au compte de leur armée, auprès des mêmes fournisseurs que le ministère, sans hésiter à surenchérir pour obtenir une livraison plus rapide. Car, seulement 3000 paires peuvent être produites par jour pour l’instant, ce qui veut dire que de nombreux secteurs du front n’en seront pas munis de si tôt. Mais surtout, la plupart des lunettes livrées ne sont pas prévues pour cet usage. De mauvaise qualité, s’ajustant mal sur le nez des hommes, et souvent absolument pas étanches, elles sont souvent complètement inefficaces. Dans certains corps de troupe, on tente d’en fabriquer sur place avec les matières premières disponibles, mais rarement avec succès.

b) La Commission des gaz asphyxiants.

Weiss, qui s’était spontanément présenté au G.Q.G., fut sollicité par le général Curmer pour réunir une nouvelle commission faite de spécialistes en différents domaines, dans le but de concentrer toutes les informations relatives à cette nouvelle arme et surtout de coordonner les décisions qui devaient être prises. Le général Chevalier, directeur de la 4e direction, refusa la création d’un organisme officiel, mais une entente verbale est trouvée. La nouvelle commission se divise en trois sous-commissions :

- Recherches sur le front, confiées à Kling.

- Etudes et expériences, confiées à Weiss, qui fait appel aussitôt à de nombreux autres scientifiques de renom, dont notamment monsieur Lebeau, professeur à l’Ecole supérieure de Pharmacie de Paris.

- Un service de production et d’exécution, confié à la Section technique du Génie. (Cette organisation subsiste jusqu’au 1er juillet  date à laquelle est créée une Direction du matériel chimique de guerre).

Le 2 juin, la Commission des gaz asphyxiants, sous la présidence de Weiss, se réunit donc pour la première fois. Désormais, elle ne se réunira plus qu’une fois par semaine, alors que les réunions avaient lieu tous les jours jusqu’ici.

En premier lieu, il est décidé d’arrêter toutes les recherches de prévention contre l’ammoniac qui constitue, en réalité, un excellent moyen de défense contre le chlore. Plusieurs membres proposent de travailler sur un système qui pourrait réduire la vague de chlore par des pulvérisations d’ammoniac juste devant la tranchée, quand celle-ci arrive1. C’est sur ce mode de protection collective que la Commission va commencer à se pencher en délaissant la protection individuelle que beaucoup considéraient comme résolue. On imaginera par la suite de pulvériser l’ammoniac sur des tas de branches pour augmenter la surface de réaction, ou encore d’allumer de grands feux devant le parapet en espérant faire passer la vague au-dessus de la tranchée. Seulement, de toutes ces solutions, aucune n’est réellement efficace. Et pourtant, les recherches et les propositions de protection collective seront nombreuses et souvent appliquées sur l’ensemble du front.

L’organisation de la Commission subsiste jusqu’au premier juillet 1915, date à laquelle est créée, par décision du 18 juin, une Direction du matériel chimique de guerre (DMCG), rattachée à la 4e direction. Le 23 juillet, le colonel Ozil du Génie, prend la tête de la nouvelle direction. Entre temps, tout le service des substances chimiques passe sous la direction du sous-secrétaire d’état de l’artillerie et des munitions ; puis, le 10 août 1915, sous la direction spéciale du Ministère.

c) Le respirateur Cadroy-Javillier.

Le respirateur semblait une alternative intéressante aux bâillons et cagoules et sera proposé par le pharmacien aide-major Maurice Javillier, préparateur à l’Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, appartenant alors au laboratoire de bactériologie et de chimie du 36e Corps d’armée. C’est dans ce laboratoire qu’on avait vu naître les premières cagoules au début du mois de mai 1915, et le 14 juin, le commandant Cadroy, chef du Génie à Dunkerque ainsi que Javillier, adressent un rapport sur un respirateur, un bâillon et une cagoule issus de leurs recherches. Le respirateur se compose d’une cartouche filtrante métallique, suspendue au cou par une ficelle et reliée à la bouche par un tuyau en caoutchouc (le principe est proche de l’appareil Fernez ).

Voici un extrait de la notice descriptive :

« Le respirateur se compose d’une boîte en fer blanc de forme aplatie pour qu’elle puisse se porter facilement sur la poitrine. A sa partie supérieure, sa paroi présente une double rangée de trous circulaires qui seront les orifices d’entrée de l’air. Le fond inférieur est mobile pour permettre d’ouvrir la boîte et d’y introduire les substances neutralisantes. L’intérieur est divisé en deux capacités concentriques par un cylindre parallèle à la paroi externe et réuni seulement au fond supérieur. Un vide suffisant est ménagé entre le bas de ce cylindre et le fond mobile de la boite, de manière à établir une communication entre la capacité périphérique et la capacité centrale. A la partie supérieure de cette dernière est disposée une cloison percée de trous qui délimite avec le fond supérieur, une petite chambre communiquant avec le tube d’aspiration.

L’appareil se porte sur la poitrine en haut et à gauche ; il est suspendu au cou au moyen d’une cordelette qui passe dans trois oreilles placées, deux d’entre elles dans le haut du corps de l’appareil et la troisième près du milieu du fond mobile. Les mouvements respiratoires de l’homme au travers du tuyau aspirent l’air par les deux couronnes de trous extérieurs, puis il descend au travers de la matière neutralisante placée dans la cavité jusqu’au bas de la boite, remonte à travers la cavité centrale également remplie et arrive parfaitement purifié dans le tube par lequel s’opère également le rejet de l’air expiré ».

La matière utilisée pour constituer la solution neutralisante est de la ouate de tourbe. Grâce à la séparation de l’appareil en deux cavités, il est possible d’utiliser simultanément des réactifs qui pourraient être incompatibles.

Le 36e C.A. fait réaliser 12 000 appareils, dont la fabrication est assurée par la Compagnie générale d’alimentation à Coudekerque Branche (Nord), qui fabrique habituellement des boîtes de conserve. Le chef de l’Etablissement central du matériel chimique de guerre demandera une notice détaillée pour la construction des appareils, mais finalement, le marché est passé directement auprès de la Compagnie générale d’alimentation qui possède déjà les machines-outils nécessaires. La commande initiale, au début du mois d’août, est de 5 000 appareils, mais est rapidement renouvelée. Les armées passeront parfois directement commande auprès du fabricant. Par exemple, le chef du bataillon du Génie de la 6e armée, envoyé en mission au mois d’août, passe commande de 20 000 à 100 000 appareils, selon les disponibilités de la fabrication. Effectivement, les commandes seront très importantes et la petite usine sera vite dépassée, si bien que le ministre de la Guerre devra intervenir pour donner priorité aux livraisons à l’E.C.M.C.G1.

 

C) La diversification des substances agressives et de leurs moyens de dispersion.

 

Dès le mois de mai 1915, les Allemands introduisent de nouvelles substances agressives.

Le brome en premier lieu, chargé en grenades et en projectiles de Minenwerfer. C’est un liquide répandant des vapeurs rouges-brunes, très lourdes (deux fois plus denses que le chlore), fortement irritantes pour les yeux et les voies respiratoires et possédant les mêmes propriétés suffocantes que le chlore. Toutefois, si le chlore ne devient lacrymogène qu’à de fortes concentrations, le brome possède une action très irritante pour les yeux à des teneurs très faibles. Il est retenu par les compresses à l’hyposulfite, mais irrite très fortement les yeux non protégés. D’autres substances, comme l’éther bromacétique (également chargée dans les grenades suffocantes françaises) et surtout un mélange d’anhydride sulfurique et de chlorhydrine sulfurique, sont également utilisés. Ce dernier produit des fumées opaques, légèrement suffocantes. En contact avec la peau, il produit des brûlures graves et douloureuses.

Jusqu’alors, ces substances n’étaient utilisées qu’en accompagnement des vagues de chlore, pour renforcer leur action à certains points du front, ou de façon sporadique, lors d’attaques d’infanterie, dans des actions isolées, au mieux des circonstances et surtout lorsque l’occasion était favorable.

A partir de la fin du mois de juin, les Allemands développent des attaques chimiques d’envergure, en n’utilisant que des projectiles pour répandre leurs toxiques, mais en quantité massive. La première de ces attaques à lieu le 20 juin 1915, dans le bois de la Grurie, lors de l’offensive générale allemande en Argonne, qui débute ce même jour. 20 000 à 25 000 obus de 150 mm tombent sur 1800 mètres de largeur et 150 mètres de profondeur, entre la première et la deuxième ligne française. A l’éclatement, apparaît une fumée blanche qui agresse les hommes qui l’inhalent. Ceux-ci appliquent immédiatement leur compresse, mais elle ne leur confère aucune protection et la zone infestée devient intenable. Cette attaque inaugure l’utilisation d’une nouvelle substance agressive, dispersée par obus T, le bromure de benzyle. C’est un produit fortement lacrymogène et également légèrement toxique. Sa faible volatilité rend son évaporation très lente et assure la persistance de ses effets pendant de nombreuses heures. Les vapeurs sont très denses et s’accumulent dans les bas fonds. Mais surtout, elles percent la protection des compresses neutralisantes.

Kling se rend sur place 3 jours après, mais le séjour est encore presque impossible dans ce secteur. Les substances employées en obus étaient un mélange de bromure de benzyle et de xylyle. Du brome fut également employé, contenu dans des flacons envoyés par bombes de minenwerfer. Ces différentes substances constituaient des produits suffocants dangereux, et très irritants pour la muqueuse oculaire. Leurs effets étaient particulièrement redoutés de la troupe, puisqu’il n’existait alors aucun moyen de protection efficace, et le séjour en atmosphère viciée était particulièrement pénible. Kling ajouta qu’il ne pouvait déterminer si les lunettes de protection étaient réellement inefficaces ou si l’irritation oculaire résultait d’un effet des gaz obtenu via la respiration. A partir de cette date, les Allemands vont multiplier leurs attaques par lacrymogènes sur tout le front, en obtenant de nombreux succès locaux. Le 30 juin 1915, l’offensive allemande en Argonne s’étend. Les troupes du Kaiser tentent une nouvelle percée à l’aide d’obus toxiques. De nombreuses positions françaises deviennent rapidement intenables, noyées sous d’épaisses nappes de gaz. Le lendemain, 1er juillet, le village de la Harazée est « saturé de gaz », obligeant les troupes françaises à céder du terrain. L’offensive se calme jusqu’au 13 juillet, jour durant lequel de nouvelles attaques par munitions chimiques se développent, notamment au bois de la Chalade. Le lendemain, sans aucune préparation et déjà désorganisées par l’attaque de la veille, les troupes françaises s’élancent à la reconquête du terrain perdu ; elles seront balayées sur place par la résistance ennemie. Le 16, suite à une nouvelle attaque par munitions chimiques, notamment avec l'utilisation d'obus à palite, les Allemands capturent un grand nombre de soldats français, alors sans protection efficace contre les puissantes substances lacrymogènes. Malgré ce succès local, les Allemands ne percent pas le front et l’introduction de ces nouvelles substances toxiques est un échec en ce sens.

C’est également à la fin du mois de juin que les Allemands utilisent pour la première fois la substance qui restera la plus dangereuse de toutes celles utilisées pendant l’année 1915. Ce nouveau produit, extrêmement toxique est le chloroformiate de méthyle chloré, envoyé dans des obus de 170 mm, le 18 juin 1915 à Neuville-Saint-Vaast. Kling récupérera un échantillon, l’analysera et l’appellera palite, puisqu’il l’avait identifié au laboratoire municipal de la ville de Paris. C’est un dérivé du phosgène qui constitue un lacrymogène énergique et qui possède des effets suffocants  puissants. On considère que sa toxicité est environ dix fois supérieure à celle du chlore. Au contact de l’air, elle fume légèrement et s’évapore assez rapidement en produisant des vapeurs suffocantes. Cependant, elle a l’avantage d’être beaucoup moins volatile que le phosgène, et par conséquent, de produire des effets plus prolongés sur le terrain. Le produit utilisé par les Allemands n’est pas le chloroformiate de méthyle chloré pur, mais un mélange de celui-ci avec des dérivés plus chlorés qui accroissent les propriétés lacrymogènes. Les lésions déterminées par la palite sur les poumons, apparaissent soit immédiatement, soit au contraire assez tardivement, mais, dans un cas comme dans l’autre, sont en général très grave.

Kling met en garde la Commission de protection, car ce toxique, le plus actif de ceux alors utilisés, n’est pas retenu par les appareils de protection imbibés d’hyposulfite. L’introduction de la palite chargée en obus, marque une nette progression dans l’utilisation des substances agressives, mais n’empêche pas à l’Allemagne de poursuivre avec l’utilisation de nouveaux toxiques.

Dès le mois de juillet, apparaît la bromacétone. C’est un liquide rouge-brun, qui produit des vapeurs particulièrement irritantes pour les yeux et possède également des effets suffocants, qui peuvent se révéler mortels, si la durée d’exposition est prolongée. Les Allemands augmenteront encore ses propriétés agressives, en enrichissant leur bromacétone de dérivés dibromés, plus puissants et plus persistants.

Puis, au mois d’août, c’est la bromométhyléthylcetone qui apparaît. Son action est encore plus forte que la bromacétone et, comme cette dernière, elle traverse les appareils de protection alors en usage.

Parallèlement à la diversification des substances agressives, les Allemands développent de nouveaux moyens de dispersion par projectiles, en concevant des munitions adaptées à ce rôle. Le but est de disposer d’un éventail de toxiques chargés en obus, adapté a chaque type d’objectif. Par exemple, les substances aux effets persistants seront utilisées pour interdire à l’ennemi certains points névralgiques : Postes de Commandement, carrefours stratégiques, nids de mitrailleuses, batteries… Cette technique demande alors un tir initial soutenu, suivi par un tir d’entretien régulier, de telle sorte que les apports de substances agressives soient supérieures aux pertes dans l’atmosphère.

A l’inverse, les substances qui se diluent rapidement et dont l’effet est fugace, sont utilisées contre des positions d’où ils veulent chasser rapidement l’ennemi, mais qu’ils ont l’intention d’utiliser rapidement.

La conception des munitions qui sont chargées de réaliser la dispersion des toxiques, a un rôle déterminant dans l’efficacité de ces substances. Nous allons brièvement passer en revue les différents types utilisés par les Allemands. Ils se divisent en trois catégories : grenades, projectiles de Minenwerfer et obus spéciaux.

1)     Les grenades toxiques.

On les divisent en deux types.

-Grenades destinées à se briser au choc.

Extrêmement rudimentaires, elles sont constituées d’une ampoule en verre mince, scellée, contenant un agressif liquide. Pour faciliter leur manipulation, elles sont entourées d’un filet. Elles sont transportées dans des boites unitaires cylindriques en fer blanc, et protégées des chocs par de la sciure ou du Kieselgühr. Le diamètre des boîtes est d’environ 95 mm, pour une hauteur de 150 mm. Elles sont munies extérieurement d’un crochet permettant de les suspendre au ceinturon. 2 types différents sont décrits :

1 - Grenade sphérique de 85 mm de diamètre, d’une capacité de 250 ml et renfermant, soit un mélange corrosif d’anhydride sulfurique et de chlorhydrine sulfurique, soit de la bromacétone industrielle. Dans ce cas, elles sont appelées « Hand-A-Stink-Kugel » et se distinguent des précédentes par une couche de peinture jaune sur l’ampoule en verre, à sa partie supérieure.
2 – Grenade légèrement ovoïde, de 165 ml, renfermant du brome.

 

-Grenades explosives.

 

Elles sont sphériques, en tôle vernie, comportent le marquage « B » ou « B-Stoff » et parfois le fabricant « Hoechst-a-M ». Le poids total est d’environ 1 kg pour 600 g de substance lacrymogène. Elle contient, la plupart du temps, de la bromacétone ou de la bromométhyléthylcétone, parfois le mélange chlorhydrine-anhydride sulfurique et comporte alors l’indication « N-Stoff ».

L’emploi des grenades toxiques reste cependant peu fréquent ; elles ne sont utilisées que lors d’épisodes de combat de tranchées à tranchées, lorsque celles-ci sont très rapprochées les unes des autres. Leur utilisation disparaîtra pratiquement après l’apparition et la généralisation  des masques polyvalents qui, à l’inverse des appareils à hyposulfite, réalisent une protection efficace contre l’ensemble de ces substances lacrymogènes.

2) Les projectiles de Minenwerfers.

On distingue deux catégories de minenwerfer : les projectiles de minenwerfers auxiliaires, très rudimentaires et les projectiles réglementaires, qui sont très proches des obus classiques, et d’ailleurs munis de fusées.

- Projectiles de minenwerfers auxiliaires.

Leur portée ne dépasse pas quelque centaines de mètres, pour une précision à peu près nulle. Deux modèles se sont succédés.

Le premier n’a, semble t’il, été utilisé qu’au début des attaques lacrymogènes, à la fin du mois de juin 1915. Il est constitué par un tuyau de poêle en tôle, de 390 mm de long et d’un diamètre de 90 mm. L’une des extrémités est obturée par une plaque soudée, l’autre par un bouchon en bois, maintenu par deux vis. Au centre de ce bouchon, est vissé un écrou traversé en son centre par un canal dans lequel s’engage un cordon Bickford. Il aboutit à une charge de poudre noire, suffisante pour faire sauter le bouchon, mais insuffisante pour déchirer les parois du tuyau. Cette charge provoque l’ouverture de l’engin de tel façon que le liquide est simplement répandu sur le sol, mais non pulvérisé ou vaporisé, ce qui, en le dispersant de façon exagérée, nuirait à son efficacité. Dans ce tuyau sont introduits deux flacons bouchés, contenant chacun environ 2 kg de brome. Pour éviter qu’ils ne se brisent avant l’explosion de l’engin, les flacons sont soigneusement calés à l’aide de sable.

Le second type succède au premier, vraisemblablement dès la fin de l’été 1915. De même diamètre que le précédent, il est cependant moins long : 280 mm. Peint en gris, il comporte les inscriptions suivantes : « B-Stoff-Hoechst am Mein ». A l’intérieur du cylindre, se trouve une boite également cylindrique, en plomb, destinée à recevoir la substance agressive. Le fond de cette boîte présente une invagination dans laquelle vient se loger une gaine contenant la charge de rupture. Ces projectiles sont remplis, le plus souvent, de bromacétone.

Ci-dessus : Projectile de Minenwerfer auxiliaire de 90 mm premier type (Bromacétone). Ci-dessus : Projectile de Minenwerfer auxiliaire  de 90 mm second type (Bromacétone).

- Projectiles réglementaires.

Ils sont lancés par un Minenwerfer rayé, de 170 mm, tirant sous un angle voisin de 45° et dont la portée maxima est de 1000 m. Ils ne sont pas exclusivement utilisés pour produire des atmosphères agressives, mais également comme projectile explosif. D’une manière générale, ce type d’engin est armé d’une fusée à double effet, de type Z. m. W. M. et dont la caractéristique est de pouvoir fonctionner indifféremment suivant que le projectile tombe sur la pointe ou le culot. Le corps du projectile est en tôle d’acier de 6 mm d’épaisseur ; il possède un culot vissé et son diamètre est de 168 mm. La chambre intérieure de l’obus comporte deux modes de chargement différents :

Le premier a été utilisé pour la première fois dans le Nord, à Neuville-Saint-Vaast, le 18 juin 1915. Il a surtout été employé durant l’été 1915, puis son usage a disparu au profit du second. Il contenait deux boîtes cylindriques superposées et hermétiques, maintenues en place à l’aide de paraffine coulée à chaud. La première, en plomb et d’une capacité de 2,4 l, contenait du chloroformiate de méthyle chloré ou palite. La seconde, en fer blanc et d’une capacité voisine de 3 l, contenait du chlorosulfate de méthyle.

Le second type est à récipient unique, en plomb. Il contient généralement de la palite, et parfois de la bromométhyléthylcétone.

A gauche : Projectile de Minenwerfer de 170 mm à deux récipients (chargement : chloroformiate de méthyle chloré ou palite + chlorosulfate de méthyle).
A gauche : projectile de Minenwerfer de 170 mm à récipient unique (chargement : palite ou bromométhyléthylcétone). 

L’ouverture de ces projectiles, qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre modèle, est réalisée par un charge de tolite, suffisante pour permettre à la paroi de se déchirer, mais non pour projeter à distance les liquides agressifs, ce qui leur ferait perdre une partie de leur efficacité en les diluant. En outre, deux modes de disposition de la charge, permettent de déchirer le projectile différemment (au niveau de l’ogive ou tout le long du corps de l’engin), suivant que l’on veut répandre plus ou moins rapidement sur le sol les liquides qu’ils contiennent. Par cet artifice, la persistance du produit  peu encore être modifiée.

Tous ces projectiles sont peint en gris ; ceux chargés en palite portent vers le haut de l’ogive deux cercles de peinture jaune ou blanche.

3) Les obus spéciaux.

Ces projectiles sont majoritairement représentés, durant l’année 1915, par des projectiles de 150 mm. Cependant, les Allemands utilisent parfois un obus de 105 mm, lancé par l’obusier léger de campagne modèle 1898-1919 (L.F.H.). Peu de ces projectiles seront retrouvés et analysés et nous ne disposons que de peu d’informations à leur sujet. Ils contiennent un récipient de plomb, renfermant des bromures de benzyle et de xylyle. Il semble que leur usage se soit légèrement développé au cours de l’année 1916.

Obus chimique de 105 Vers.F.H.Gr à ogive vissée, lancé par l'obusier léger de campagne modèle 1898-1909 L.F.H.

Le type le plus couramment utilisé est donc l’obus de 150 mm modèle 1912, qui se prête très bien au chargement de substances toxiques grâce à son culot arrière vissé, et dont la capacité convient parfaitement pour disperser de grandes quantités de substances. La charge de tolite que renferme ces obus spéciaux, est relativement faible. Lors de son explosion, l’enveloppe se sépare en fragments peu nombreux, et ne produit que de très faibles entonnoirs. Le bruit de l’explosion est d’ailleurs caractéristique, ressemblant à celui d’un obus faisant un raté, ou encore comparé à celui de vaisselle se cassant. Le liquide contenu dans la boîte de plomb est peu dispersé et se répand sur le sol simplement sous forme de flaque. L’atmosphère toxique obtenue est alors maximum, mais peu étendue. Ces obus sont chargés de diverses substances. Le premier utilisé est l’obus T à bromure de xylyle. A partir de juin 1915, il contient un mélange de bromure de benzyle et de xylyle. Vraisemblablement à partir du mois d’août 1915, un nouvel obus chargé en bromométhyléthylcétone, ou les dérivés dibromés beaucoup plus agressifs dominent, fait son apparition. Il est appelé obus K1 . Peu de temps après, un obus K2, chargé de palite, est également introduit. Il porte une bande de peinture jaune au sommet de l’ogive pour le distinguer du précédent.

Obus chimique de 150 mm modèle 1912, tiré par l'obusier lourd de campagne S.F.H. modèle 13. Cet obusier constitue l'arme principale de l'artillerie lourde de campagne. 

Il est curieux de constater que l’introduction de ces nouvelles armes chimiques, particulièrement puissantes puisque traversant les appareils protecteurs à hyposulfite (et même les premiers appareils polyvalents), n’est pas exploitée par les Allemands dans un but de rupture du front, mais déjà plutôt comme un moyen de harcèlement de l’ennemi. En réalité, l’arme chimique, développée à l’origine dans un but offensif, va s’avérer un puissant allié dans les opérations défensives allemandes, et contribuera à enrayer les offensives françaises de l’année 1915.

 

 

 


[1] Plusieurs documents, ''Notes résumant la question de l’emploi à la guerre des substances chimiques’’, dispersés au milieu des comptes-rendus de la Commission, relatent cet incident.

1 Au départ, il y a fréquemment confusion entre le sachet, qui est l’étui qui protège le bâillon, et le bâillon lui-même.

[2] Thiosulfate de sodium.

1 Groupe de Brancardiers Divisionnaires.

1 Ce système de protection revient en fait à monsieur Pointet, industriel à Villeneuve-la-Garenne, qui l’avait proposé au général Joffre dès le 27 avril.

1 L’Etablissement du matériel chimique de guerre est l’organisme chargé des productions, sous la dépendance de la Direction du matériel chimique de guerre (D.M.C.G.).

 

 

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